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Anne-Laure Legendre : bien-être et expériences d’habiter

Anne-Laure Legendre : bien-être et expériences d’habiterCrédit photo : Anne-Laure Legendre

Enseignante-chercheuse à l’Université de Versailles Saint-Quentin, Anne-Laure Legendre s’intéresse aux relations entre santé, bien-être et territoires. Passionnée du travail de terrain, c’est par le biais de la recherche-action qu’elle entreprend ses travaux aujourd’hui. Portrait.

Entretien réalisé par Samirah Tsitohaina, stagiaire au Forum urbain en 2021.

Pouvez-vous nous décrire votre parcours ?

Mon parcours a été guidé par la volonté de comprendre le monde dans lequel on vit et de contribuer à l’évolution de notre société face aux enjeux actuels. J’avais au départ suivi un master en commerce et management et c’est par mes premières expériences professionnelles, notamment à l’ADEME[1], que j’ai ressenti le besoin de renforcer mes connaissances au regard des enjeux environnementaux. J’ai repris mes études en intégrant un master en science de la santé, de l’environnement et des territoires soutenables à l’Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines. Cette formation m’a permis de redécouvrir le concept de développement durable à travers le prisme de la santé des populations dans leur territoire de vie. J’ai ensuite eu l’opportunité de travailler dans plusieurs collectivités sur des projets de recherche et d’évaluation de politiques publiques, croisant aménagement urbain et enjeux de santé. J’ai alors mené une thèse sur les liens entre bien-être et cadre de vie en partant du vécu des habitants de quartiers défavorisés en région parisienne et à la Rochelle[2].

Qu’est-ce qui vous a attiré vers la recherche ?

Je ne me voyais pas évoluer dans le monde de la recherche au départ ! Ça m’est venue progressivement. J’avais une conception déformée de la recherche que je croyais forcément déconnectée de la vie réelle, basée uniquement sur la lecture d’articles scientifiques. Mon directeur de thèse m’a permis de découvrir, à travers des projets sur lesquels nous étions engagés, qu’il était possible de relier la recherche à des choses très concrètes, à la vie des populations, aux politiques territoriales et à l’action. J’ai développé un goût pour le travail de recherche de terrain et c’est ça qui m’a conquise.

Pouvez-vous nous expliquer votre sujet de recherche
 ?

Mes travaux de recherche ont pour point de départ la santé publique à travers les liens entre urbanisme et santé. Les multiples risques pour la santé liés à la pollution et à des environnements de vie dégradés sont bien documentés. Mais le sujet reste traité essentiellement dans une logique défensive, et je me suis intéressée à une conception plus positive de la santé comme « un état de complet bien-être physique mental et social » telle que définie par l’OMS[3]. La question du bien-être des habitants dans leur cadre de vie a nécessité l’ouverture à d’autres champs disciplinaires comme l’anthropologie, la philosophie, la psychologie sociale et la sociologie urbaine. Ma recherche part de l’expérience sociale et humaine d’habiter un lieu, un choix profond mais qui repose sur une idée simple : on ne peut pas penser le bien-être en lien avec le cadre de vie de manière abstraite, sans les habitants ! Il y a bien un enjeu démocratique, avec la volonté d’accorder une valeur et une légitimité aux savoirs issus de l’expérience des citoyens, et les faire dialoguer avec d’autres savoirs académiques ou professionnels. De plus, je porte une attention particulière aux inégalités sociales et territoriales qui sont aussi des enjeux urbains très forts. J’aborde ces sujets à l’aune des théories récentes sur la justice sociale où l’on considère à la fois les dimensions redistributives des conditions de vie, et les questions de reconnaissance des citoyens.

Mais au fait, c'est quoi le bien-être ? Comment l'appréhender sur un territoire ? En quoi l'urbanisme et l'aménagement de l'espace peuvent avoir une incidence dessus ?

Le bien-être est une notion philosophique complexe, qui interroge la vision de la société que l’on vise. Il y a eu des tentatives de définitions à travers des indices de bien-être. Le problème c’est qu’ils enferment le sujet dans une conception normative, et donnent l’illusion d’une objectivité, sans véritablement discuter des hypothèses et des valeurs sur lesquels ils se fondent.

Les politiques d’aménagement suivent des logiques mécaniques, et tendent à tout séparer, les fonctions, les espaces, les usages, et à considérer les habitants comme des individus génériques. Ces approches « hors sol » occultent des dimensions bien réelles de l’expérience d’habiter. Explorer ce qui fait bien-être sur un territoire nécessite de partir de son histoire, ses spécificités, ses ressources, et de s’ouvrir à l’expérience des personnes qui y habitent. Cette expérience est toujours totale et non segmentée : les personnes parlent à la fois des dimensions pratiques d’organisation et de vie dans le quartier, des ambiances urbaines, de l’esthétique, des relations humaines, mais aussi des aspects plus symboliques, comme le sens qu’ils accordent aux lieux ou des sentiments d’appartenance, d’exclusion ou d’injustice face à certaines interventions. Le sujet me semble aussi indissociable de la question du pouvoir d’agir des citoyens dans leur cadre de vie. On pourrait chercher du côté des conditions qui rendent possible l’attachement, l’investissement et l’appropriation des lieux de vie par les habitants, tout en gardant certains principes d’inclusivité et de justice sociale, pour que l’appropriation ne devienne pas accaparement.

Que représente le Forum urbain pour vous ?

Mon lien avec le Forum urbain est tout récent, puisque je suis impliquée dans le projet SCIVIQ en tant que postdoc depuis janvier 2021. Le projet consiste à étudier les effets de la pandémie sur les habitants des quartiers défavorisés et à explorer les réponses institutionnelles, associatives et citoyennes pour faire face aux difficultés. On s’intéresse aux initiatives déployées dans le sens de la solidarité. Mon rôle est de porter ce travail de recherche sur la Rochelle et je travaille pour cela en coordination avec Jessica Brandler, ma collègue qui mène l’enquête sur la métropole bordelaise. Je découvre le travail de recherche avec deux terrains en simultané, et c’est très enrichissant d’échanger avec elle sur nos méthodes de recherche et nos découvertes.

Le Forum urbain, m’a donc apporté une opportunité de m’impliquer dans un nouveau projet, mais je découvre aussi un réseau dynamique de chercheurs, avec un croisement très riche des perspectives, des disciplines et des acteurs autour des questions urbaines. De plus, il y a tout un travail de valorisation et de partage de savoirs qui est porté par le Forum urbain et bien appréciable car on n’a pas toujours le temps ou l’habitude de faire dans le cadre de nos travaux de recherche.

Quels sont les "bons et les mauvais côtés" du travail de chercheur ?

D’abord, on découvre tellement de choses sur le monde, sur soi, c’est infini ! Cela donne envie d’aller plus loin en permanence. Je trouve la recherche-action participative très stimulante, mais c’est assez compliqué de faire évoluer les pratiques et les politiques auxquelles on est associés. Je pense aussi spécifiquement au travail d’enquête ethnographique : il faut pouvoir entrer dans une forme d’empathie, de bienveillance pour pouvoir accueillir les expériences des personnes, créer un climat de confiance. C’est à la fois gratifiant, mais aussi parfois compliqué de mettre à distance les affects et notre sentiment d’impuissance face aux choses difficiles qu’on a entendues ou observées.

Quels sont vos projets à venir ?

Je me suis piquée au jeu de l’enseignement couplé à la recherche depuis mon arrivée à l’Université de Versailles Saint-Quentin en tant qu’enseignante-chercheuse. J’espère obtenir la qualification au grade de maître de conférences. Mais si cela ne fonctionne pas, les opportunités d’accompagnement de politiques publiques et de travaux de recherches ne manquent pas. Il y a aussi plusieurs thèmes qui me passionnent et que j’aimerais traiter dans mes futurs travaux de recherche : les relations à la nature qui sont dans le prolongement de réflexions en cours autour de la séparation entre nature et culture, mais aussi les questions de transformation sociale des territoires, les enjeux de résilience…des sujets d’actualités qui se croisent.

Quelles lectures, en dehors des ouvrages scientifiques, nous recommanderiez-vous ?

Je citerais deux bandes dessinées : Cosmologie du futur d’Alexandro Pignocchi, qui nous invite avec humour à nous projeter dans un monde débarrassé du concept occidental de nature ; et Algues vertes, l’histoire interdite d’Ines Leraud, basée sur une enquête en Bretagne sur l’industrie agroalimentaire et ses conséquences environnementales et sanitaires catastrophiques. Le récit se présente comme une fiction policière, mais les situations rapportées sont tout ce qu’il y a de plus réel.

Quelques travaux disponibles en ligne :
● [article] Évaluation des impacts sur la santé : d’une évaluation de l’évaluation à l’ouverture d’une discussion sur les impensés de la démarche, Environnement, Risques & Santé, Volume 17, n°5, septembre-octobre 2018.
● [article] Expérimentation d’une évaluation des impacts sur la santé comme vecteur d’un apprentissage collectif des liens entre santé, développement durable et urbanisme, Vertigo (revue électronique en sciences de l'environnement), Volume 17, n°1, mai 2018.
● [article] Environnement, Risques & Santé - Urbanisme et santé : quelle place pour les habitants des quartiers défavorisés dans la réduction des inégalités ? Retour d’expérience dans le cadre d’une EIS conduite en région parisienne, Environnement, Risques & Santé, volume 14, n°4, juillet – août 2015.
● [conférence] Relier Nature, santé et bien-être : une approche par les relations des habitants à leur lieu de vie, dans le cadre du cycle « L’environnement en question : à la croisée des sciences humaines et naturelles » organisé par l’ensapBx et l’Agence Régionale de la Biodiversité Nouvelle-Aquitaine, novembre 2020.


[1]
Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.
[2] Thèse intitulée « Explorer ce qui fait bien-être dans son cadre de vie : une recherche ancrée dans le vécu des habitants de quartiers défavorisés en France", réalisée à l’Université Paris-Saclay, sous la direction de Yorghos Remvikos et soutenue en octobre 2020.
[3] Organisation mondiale de la Santé.

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