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Jessica Brandler, les "exclu.e.s", le genre et la participation

Jessica Brandler, les "exclu.e.s", le genre et la participation

Après une thèse sur les effets des dispositifs de participation politique dans le quotidien des Vénézuéliens et Vénézuéliennes, Jessica Brandler a étudié le rôle du Conseil Municipal des Enfants dans l’éducation à la citoyenneté à Bordeaux. Elle a ensuite travaillé sur la politique de la ville à Bassens, avant de rejoindre le Forum urbain. Portrait d’une sociologue à l’interface entre recherche et action de terrain.

Entretien réalisé par Josselin Boulet, stagiaire au Forum urbain en 2020.

Quel est votre parcours ?
Je suis née et j’ai grandi au Venezuela. J’y ai vécu jusqu’en 2001. Après, je suis venue en France où j’ai passé un Diplôme Universitaire de Technologie (DUT) en information et communication option publicité. J’ai voulu arrêter après la première année parce que je trouvais désespérant d’avoir à créer des besoins et que cela fonctionne, mais les études qualitatives me plaisaient alors je suis allée jusqu’au bout, en me disant que ce serait un tremplin vers autre chose. J’avais besoin de comprendre comment ces mécanismes d’influence pouvaient exister et persister. Je me suis donc ensuite tournée vers la sociologie. Ça a été pour moi une nouvelle lecture du monde, doublement révolutionnaire puisque j’ai aussi eu la chance d’être éveillée aux inégalités de genre, en participant à un cours de Jules Falquet sur la sociologie de la mondialisation et des rapports Nord-Sud. Puis, c’est à l’IHEAL -Université Sorbonne Nouvelle Paris 3 que mon goût pour la recherche s’est confirmé et, entourée de chercheurs et de chercheuses inspirant.e.s et engagé.e.s, j’y ai mené ma recherche doctorale, sous la direction de Denis Merklen.

Qu’est-ce qui vous a attirée vers la recherche ?
Cet intérêt croissant pour les inégalités sociales a coïncidé avec une politisation sans précédent de la population de mon pays d’origine, après l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez. Avant, la politique ne faisait pas partie du quotidien des citoyens et citoyennes du pays, mais de celui d’un cercle très restreint de personnes ayant accès à un capital économique, scolaire et socio-culturel important. En quelques années, la politique était devenue l’affaire de tous et de toutes, sans distinction d’âge, de genre, de classe ou d’appartenance ethnique. J’ai donc saisi l’opportunité d’une allocation ministérielle pour mener un doctorat visant à comprendre l’incidence de cette politisation dans le quotidien des Vénézuéliens et des Vénézuéliennes des milieux populaires, désormais acteurs et actrices du nouveau projet politique de démocratie participative.

En parallèle de ma recherche doctorale, j’ai enseigné et participé à fonder deux associations dans lesquelles je me suis longtemps investie : la Revue Interdisciplinaire de Travaux sur les Amériques (RITA) qui valorise les productions scientifiques des jeunes chercheurs et chercheuses et leur assure un apprentissage du travail d’écriture scientifique, et le Groupe d’Etudes Interdisciplinaires sur le Venezuela (GEIVEN) qui a pour vocation de fédérer toutes les recherches qui existent sur le Venezuela en France. Deux belles et riches expériences humaines et professionnelles.

Après la thèse, j’ai présenté ma candidature au CNRS ainsi qu'à un poste de maîtresse de conférences, avec un projet de comparaison des héritages politiques des expériences participatives brésilienne et vénézuélienne dans les contextes de crise actuels, mais nous savons combien le milieu académique est bouché. Néanmoins, cela m’a permis de m’associer au Centre Emile Durkheim (CED) et d’intégrer par ce biais, une équipe de recherche pluridisciplinaire qui travaillait sur le rôle du Conseil Municipal des Enfants (CME) dans l’éducation à la citoyenneté des enfants à Bordeaux. J’ai donc poursuivi mes travaux sur la participation politique en changeant de contexte socio-culturel, de dispositif et de public. Cette recherche-action, menée en étroite collaboration avec l’association qui animait le CME et les services de la mairie, m’a donné envie de passer du côté des acteurs et actrices du terrain pour contribuer plus directement à la transformation sociale.

Forte de cette expérience, j’ai obtenu un poste de cheffe de projet cohésion sociale et développement territorial dans la commune de Bassens, où j’ai travaillé sur la politique de la ville de la commune. J’ai collaboré avec une multiplicité d’acteurs et d’actrices œuvrant dans ce domaine de l’échelle communale à l’échelle de la Région Nouvelle-Aquitaine. C’était complexe mais passionnant, et mon envie de participer à l’amélioration des conditions de vie des citoyens et des citoyennes s’est confirmée. Je suis autant portée par la stratégie des projets que par leur développement très concret sur le terrain. J’ai ensuite commencé à travailler au Forum urbain.

A quels grands enjeux de recherche urbain vos travaux répondent-ils ?
Ma recherche doctorale a porté sur des zones urbaines, périurbaines et des zones rurales du Venezuela. J’ai voulu interroger le rapport "centre-périphérie" pour comprendre les effets des dispositifs de participation dans le quotidien des habitantes et des habitants. En gros, cela revenait à se demander si seule la capitale ou les grandes villes du pays étaient touchées par le projet de démocratie participative qui s’implantait au Venezuela ou si, au contraire, ce changement politique s’accompagnait aussi d’un nouveau rapport au territoire, et notamment aux territoires les plus éloignés des institutions, et donc des "centres". J’ai donc fait des études de terrain aussi bien dans la ville de Valencia dans l’Etat de Carabobo, à 2 heures de Caracas, que dans des zones rurales faiblement peuplées de la Cordillère des Andes, à 16 heures de la capitale en bus. De plus, je viens de Caracas, c’était donc une manière d’objectiver mon rapport au terrain. 

Quelles sont jusqu'ici vos plus grandes réussites ou fiertés ?
Je suis fière d’avoir su défendre mes partis pris dans la manière de mener à bien ma recherche doctorale. J’ai notamment donné une place centrale au terrain dans mon analyse, développant une "théorie enracinée". La réflexion méthodologique a été aussi importante que l’objet de ma recherche en tant que tel. Il me semble important de trouver des outils qui puissent élargir, voire remettre en cause notre grille de lecture et décentrer notre regard sur l’objet de recherche étudié. J’ai ainsi créé deux outils méthodologiques. D’abord, les "carnets intimes" : d’une année sur l’autre, pendant mes terrains, j’ai proposé aux femmes et aux hommes rencontré.e.s de me décrire leur quotidien, pour comprendre comment la participation s’imbriquait aux activités et tâches de la vie de tous les jours. C’était aussi une invitation à partager leurs états d’âmes quotidiens, pour travailler sur les émotions de l’expérience politique. Cette méthode m’a permis d’analyser les significations de la participation à partir du regard plus intime du vécu. Mais, certaine.s. d’entre eux et elles, récemment alphabétisé.e.s sous les gouvernements Chávez, y voyaient une forme d’évaluation de leur écrit qui ne leur permettaient pas d’être à l’aise avec l’exercice. Je leur ai donc proposé de plutôt photographier ce qui incarnait à leurs yeux la participation politique, sans autre consigne que celle-ci. Ça m’a amenée à des pistes que je n’aurais jamais pensé explorer. A l’aide de ces bouts de récits et de ressentis, je voulais que ma recherche donne à voir la vie sous les années Chávez au Venezuela, la manière dont les "exclu.e.s" modifiaient leur rapport à soi et aux autres, tout en contribuant à la transformation socio-culturelle du pays, ce qui fut salué le jour de ma soutenance.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Depuis 2016, mes recherches latino-américaines se sont élargies à de nouvelles opportunités scientifiques et professionnelles en France. La recherche-action sur le CME de Bordeaux, nourrie de l’expérience en tant que cheffe de projets dans le domaine de la cohésion sociale et de la politique de la ville d’une collectivité, ont confirmé mon intérêt à travailler sur la fabrique de l’action publique et sur son incidence dans la vie quotidienne des habitants et des habitantes, dès le plus jeune âge, en gardant la question du rapport au territoire comme un axe de travail transversal à explorer. Dans le contexte actuel de pandémie, nous avons travaillé avec l’équipe du Forum urbain sur le montage d’un projet de recherche-action avec des associations sur la question de la citoyenneté et des solidarités dans les quartiers populaires à l’heure du Covid-19.

Qu’est-ce que vous apporte le Forum urbain ?
Dès que je me suis associée au Centre Emile Durkheim (CED) en 2016, j’ai été intéressée par la mission de mise en relation du monde de la recherche et des acteurs et actrices de la ville que mène à bien le Forum urbain, notamment via ses rencontres qui permettent également une ouverture au grand public. En tant que chargée de mission au Forum urbain de février à juillet 2020, j’ai proposé d’approfondir le dialogue déjà amorcé avec la ville "par le bas", notamment via le projet sur les solidarités dans les quartiers, en temps de pandémie.

Quels sont vos loisirs en dehors de vos activités professionnelles ?

Je suis très sportive, j’aime tous les sports. J’aime danser, j’ai longtemps fait de la capoeira, j’aime aussi le yoga, le roller, courir… J’aimerais pouvoir y dédier plus de temps, une fois que mes enfants auront grandi ! J’aime aussi écrire des petits bouts de carnets par-ci par-là, des réflexions quotidiennes.

Quelques travaux disponibles en ligne :

 [article] "Femmes des classes populaires et participation : imaginaires politiques et construction d’une résistance au quotidien", Revue ILCEA4, 2018

 [article] "Enquêter sur la participation populaire en contexte de politisation extrême : saisir l’intime au cœur des dynamiques institutionnelles", Bulletin de Méthodologie Sociologique, 2018

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