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[SCIVIQ] Vivre en temps de pandémie : le regard des enfants

Le projet de recherche-action SCIVIQ sur les solidarités, la citoyenneté et le vivre-ensemble face à la crise engendrée par la Covid-19 démarre sur les chapeaux de roue en ce début d'année couvre-feutrée ! Entretien avec la sociologue Jessica Brandler, partie enquêter auprès des petit.e.s Lormontais.es. 

Dernière mise à jour mercredi 03 février 2021
[SCIVIQ] Vivre en temps de pandémie : le regard des enfantsCrédit photo : J. Brandler


Cette recherche-action a pour particularité de conduire l'ensemble de ses parties prenantes à élaborer et expérimenter des méthodes originales pour mieux comprendre ce qui s'est joué depuis le premier confinement dans les quartiers populaires, sonder leurs ressources et s'interroger sur leurs capacités d'action dans ce contexte.

Le projet se déploie à l'échelle régionale avec deux volets d'enquête : le premier visant deux quartiers concernés par la politique de la ville (QPV) sur la commune de Lormont située sur la rive droite de la métropole bordelaise ; le deuxième s'intéressant à un QPV de la ville de La Rochelle, très investie par les associations.

Forum urbain : Quelles étaient vos hypothèses de départ de cette recherche ?

Jessica Brandler (chargée de recherche et coordinatrice du projet SCIVIQ) : Je travaille plutôt à partir d'une méthode inspirée de la grounded theory, la théorie "ancrée" ou "enracinée", qui permet de développer des hypothèses à partir de données collectées sur le terrain. L'idée est de partir d’une question de recherche élargie qui va s’affiner au fil de l’enquête. Dans le projet SCIVIQ, on cherche à comprendre comment s’est organisée la vie dans les quartiers populaires dans un contexte de pandémie où l’action publique a été en retrait pendant un temps. On se demande sur qui a reposé la gestion de cette catastrophe sanitaire (la famille ? les ami.e.s ? le voisinage ? la communauté ? d’autres réseaux ?) et comment est vécue cette période si particulière que nous traversons, dans les quartiers populaires. On s’intéresse à la fois au regard des acteurs et actrices des quartiers étudiés (associations, mairie, CCAS, bailleurs sociaux, centre social, etc), mais aussi à celui des habitant.e.s.

C’est dans ce cadre qu’a émergé l'idée d'une collaboration avec une classe de 6ème du collège Lapierre à Lormont et leur enseignant, Nicolas Pomiès. Le collège se situe dans l’un des deux quartiers prioritaires sur lesquels nous travaillons : Alpilles-Vincennes-Bois Fleuri. On s’intéresse ici à la perception que les enfants ont de la pandémie et des mesures sanitaires qui régissent notre vie depuis presque 1 an (mars 2020) et aux effets sur leur quotidien. On va les interroger sur leurs pratiques et étudier les stratégies qu’ils et elles peuvent mettre en place pour vivre dans ce contexte.

Quelle méthodologie êtes-vous en train de mettre en place pour y parvenir ?

Quand nous avons discuté du projet avec l’enseignant, il avait lu un de mes articles sur les outils participatifs que j’ai développé pendant ma thèse pour permettre l’expression la plus libre et intime possible des enquêté.e.s. L’un d’entre eux étaient les carnets que j’ai proposé aux enquêté.e.s de tenir pendant mes séjours de terrain. L’enseignant a pensé que cela pouvait être aussi un bon moyen d'expression pour les élèves et leur a proposé de tenir des carnets « quotidien d’une pandémie » de janvier à juin 2021. Pour lui, c’est aussi un support pour travailler le français, et pour moi, des précieux matériaux à analyser pour SCIVIQ.

Chemin faisant, il s’est approprié la question de recherche pour animer son temps de vie de classe (1h, tous les 15 jours). C’est du donnant-donnant ! Il m’a proposé un ensemble de supports pour travailler sur la solidarité, le confinement, l’entre-aide et la citoyenneté avec les élèves : des vidéos, des ateliers-débats, des jeux. Ces temps s’organisent aussi autour des extraits de carnets que partagent les enfants, s’ils et elles le veulent, avec la classe. On s’est mis d’accord sur le fait que j’interviendrais surtout au début, en milieu et en fin d’année, et que le reste du temps on ferait des points après chaque séance, pour parler des échanges qui ont eu lieu pendant l’heure de vie de classe. Une restitution finale est prévue en fin d'année avec les élèves, mais on aimerait beaucoup qu’elle puisse se faire en présence d’autres enfants de la Ville de Lormont, et de la Région puisque nous travaillons aussi sur un quartier de La Rochelle !

Pourquoi donner une place toute particulière au vécu des enfants dans cette recherche ?

En fait, SCIVIQ est une recherche-action, c'est-à-dire un projet qui se veut au service des territoires étudiés. Donc l’idée, c’était que les actrices et acteurs locaux se l’approprient, en ouvrant des espaces d’expression et de réflexion autour de la pandémie et ses conséquences, avec les habitant.e.s des quartiers. Les enfants font partie intégrante des habitant.e.s, leurs regards sont tout aussi importants que ceux des adultes, pour comprendre les effets sociaux de cette pandémie. Précédemment, j'ai participé à une enquête collective sur le Conseil Municipal des Enfants de Bordeaux : cette expérience m’a sensibilisée à l’intérêt que cela peut avoir de travailler sur les visions qu'ils et elles ont de la société qui les entoure, sur le sens qu’ils et elles donnent aux expériences vécues. Nous vivons une situation inédite, qui les touche aussi particulièrement. Donc on voulait leur proposer, avec l’enseignant, un espace pour en parler, pour y réfléchir et essayer de comprendre un peu mieux, ensemble.

Quels regards portent-ils sur la crise sanitaire, économique et sociale ?

Il est encore un peu trop tôt pour le dire car cette collaboration n’a démarré que début janvier. Mais, quand je suis intervenue pour présenter la recherche et le métier de sociologue à la demande de l’enseignant, nous avons commencé à échanger sur le premier confinement et sur les « gestes barrières ». Différents sujets ont ensuite émergé : la séparation avec les grands-parents, les bagarres fréquentes avec les frères et sœurs à la maison, surtout avec les plus petits frères et sœurs qui occupaient beaucoup d’espace, le télétravail des parents qui étaient moins disponibles pour eux et elles, le temps passé à regarder des séries, l'aide apportée à d’autres personnes dans le besoin (surtout de l’aide alimentaire, avec les parents), l’énervement et l’ennui...mais ce ne sont que des bribes de terrain que je vous partage aujourd'hui ! Tout reste à construire, avec la classe et l’enseignant.

> Pour en savoir plus sur le projet SCIVIQ



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