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Causerie d’une pandémie : mettre des mots sur des images

Le 19 mai 2021, quatre habitant.e.s de Lormont échangent dans la salle Ikebana leurs impressions et leurs émotions sur les transformations du vivre-ensemble depuis le début de la crise sanitaire. Un moment de réflexion et de partage co-organisé par la Cité’S Compagnie, la Régie de Quartier de Lormont-Composterie et le Forum urbain dans le cadre du projet SCIVIQ.

Dernière mise à jour mardi 01 juin 2021

Article et illustrations réalisés par Sofia Tagliani, chargée d'enquête pour le projet SCIVIQ, en stage au Forum urbain en 2021

Quand notre vie quotidienne est chamboulée, quand on perd les repères dans un monde confronté à de nouveaux défis, pourquoi ne pas prendre le temps de partager nos préoccupations, nos réflexions, nos espoirs ? C’est dans cet esprit que la metteuse en scène et comédienne Loubna Edno-Boufar (Cité’s Compagnie, compagnie de théâtre social de proximité) et la sociologue Jessica Brandler ont co-construit cette nouvelle causerie, qui s'inscrit dans la lignée du « théâtre-forum » et alimentera l’écriture d’une pièce finale. Le « théâtre-forum » est une technique de théâtre, créée et développée par Augusto Boal, écrivain brésilien, dans les années 1970. Loubna Edno-Boufar s’en était déjà inspirée pour amener les habitant.es de différents quartiers prioritaires de la métropole bordelaise à réfléchir sur la question des inégalités femmes/hommes. Cette technique propose que les récits, les comportements et les opinions que les personnes dévoilent lors des ateliers d’expression théâtrale nourrissent la mise en scène d’un spectacle. Le public est ainsi confronté à des situations conflictuelles, peut alors imaginer des solutions et interagir avec les comédien.ne.s pour faire évoluer le scénario initial.

L'atelier d'expression théâtrale du 19 mai se présente sous la forme d'une causerie permettant d'aborder le contexte pandémique de la Covid-19, sous le prisme du vivre-ensemble. Comme pour les précédentes causeries, des supports photographiques ont été utilisés pour favoriser la prise de parole et sa circulation entre les participants. Ainsi, Loubna Edno-Boufar invite les participant.e.s à choisir parmi les photos disposées sur une grande table, des images qui évoquent des moments marquants de cette année de pandémie. A tour de rôle, chaque personne montre sa photo et explique son choix et les autres peuvent réagir, faire des liens ou ajouter des éléments. Les images sélectionnées donnent vie à un échange riche qui fait rejaillir des émotions très intimes, et qui se superposent parfois à des anecdotes drôles de la vie en pandémie. A certains moments, les photos font remonter à la surface des souvenirs plus douloureux. Certaines suscitent de fortes critiques sur la gestion étatique de la situation sanitaire. Ce sont des témoignages issus de la vie quotidienne importants à prendre en compte puisqu'ils racontent diverses facettes de notre temps présent, la période de la pandémie.

Photo 1 : Foule dans un centre commercial
 

P. est le seul homme présent, d’une cinquantaine d’années. Loubna l’invite à montrer sa photo en premier, par galanterie (ce qui fait beaucoup rire les participant.e.s). Il dévoile l’image des couloirs d’un supermarché remplis de client.e.s. Il explique qu’il adore faire les courses avec son épouse, mais que c’est devenu pour lui une source d’angoisse, parfois de véritable panique. Quand il se trouve face à la foule, il est paralysé et il est obligé de partir, parce qu’il pense au risque de contagion auquel il s’expose. Il est marqué par le souvenir des personnes s’entassant dans les couloirs, sans respecter le sens des flèches qui auraient pourtant dû canaliser le passage. Les autres participant.e.s confirment que le sentiment de peur a accompagné la population tout au long de l’année. La peur est encore bien présente, surtout lorsque les individu.e.s ont une santé fragile ou des comorbidités, comme c’est le cas des tous les participant.es.

Très vite, la discussion porte sur les mesures qui ont été prises pour limiter la propagation de la Covid-19. B., habitante septuagénaire, soulève très vite de nombreuses incohérences dans la gestion gouvernementale de la pandémie. Elle évoque la fermeture des marchés en extérieur, alors que les supermarchés continuent d'être ouverts. Une autre contradiction, selon elle, est liée au couvre-feu qui oblige les personnes à faire les courses en fin de journée, après leur travail, créant une concentration de la population qui permet difficilement d’appliquer la distanciation physique. B. souligne aussi ces nombreuses interdictions qui s’imposent aux habitant.e.s et qui, de son point de vue, peuvent pousser la population à vouloir les transgresser. Dès sa première prise de parole, cette femme assume une posture qu'elle qualifie elle-même de « très politisée ». Dans le cadre des organisations politiques et syndicales dans lesquelles elle s’implique depuis une cinquantaine d’années, B. a appris à exprimer ses doutes et une vision critique, ce qu’elle fait aujourd’hui aussi, dans cet espace de réflexion collective, malgré le fait qu' « on peut rapidement passer pour un complotiste ».

Au fil de la discussion, les tensions entre responsabilité collective et responsabilité individuelle apparaissent. K., une habitante de Lormont d'une vingtaine d'année, évoque les repas de famille, les mariages, les fêtes, et cette envie de se retrouver, bien que les risques de propager le virus soient toujours là. Où « placer le curseur » entre liberté individuelle et responsabilité collective ? B. pense que « les gens doivent continuer à vivre, malgré le couvre-feu et les mesures ! », chagrinée par l’annulation du mariage de son fils.  K. raconte que les retrouvailles avec ses proches, prévues de longues dates, ont été annulées. Elle a avancé l’argument de la responsabilité collective de ses sœurs face à la pandémie, malgré la forte envie de retrouver son entourage autour d’un moment convivial.

Photo 2 : L’accolade sous plastique

MC., autre habitante septuagénaire de la commune, montre la photo qu'elle a choisie : deux personnes se prenant dans les bras, séparées par une bâche en plastique. C’est un « rideau à câlins », astuce mise en place dans certains établissements pour personnes âgées afin de permettre le contact entre proches, tout en évitant les contaminations. MC. explique que cette image lui fait beaucoup de peine car elle lui rappelle à quel point elle a été coupée de sa famille : « ça me fait de la peine, je ne vois plus mes petits-enfants, je ne vois pas mon fils depuis août 2020 ». B. rebondit en opinant que « les personnes âgées sont plus maltraitées que le reste de la population (…). J’ai une amie qui est décédée d’un cancer et qui n’a pas pu voir son mari avant de mourir, c’est beaucoup de peine, de détresse ». Les réactions des autres participant.e.s insistent sur les conséquences de l’isolement que vivent de nombreuses personnes et soulignent l’importance de préserver les liens affectifs, le contact. Dans ce contexte de pandémie, les contacts physiques représentent un risque, mais comment est-il possible de considérer ces liens familiaux, amicaux, amoureux comme non essentiels ? Ce sujet provoque de nombreux échanges sur des situations vécues tout au long de cette année, souvent difficiles à raconter encore aujourd’hui.

P. prend la parole pour expliquer qu’il se sent tiraillé entre différents sentiments : d'un côté, la crainte du virus et de l'autre, le désir de pouvoir embrasser ses proches. Quand sa famille se retrouve chez sa sœur, personne ne porte de masque : « je suis le vilain petit canard qui respecte la distance, le seul à porter le masque ». Il voudrait beaucoup les prendre dans ses bras, mais il ne peut pas et préfère rester à distance, tout en gardant son masque : « je n’arrive pas à embrasser ma mère de 85 ans, j’aimerais mais je n’y arrive pas, je n’y arrive pas, j’ai peur ». La santé fragile de P. lui génère une grande angoisse depuis la pandémie.

En discutant du port du masque, le groupe aborde les changements de comportement des personnes pendant la pandémie. Selon K., les personnes se renferment davantage chez elles. Après plus d’un an de pandémie, des habitudes se sont créées et certains comportements ont été intériorisés. Elle donne l’exemple de l'Habitat Jeunes où elle habite et où les jeunes ne sortent plus de leurs logements -pourtant exigus- et n’occupent plus (ou très peu) les espaces collectifs. Une image bien différente de celle qui circule dans les médias qui dépeignent une jeunesse insouciante face à la pandémie.

Pour B., la pandémie a exacerbé les comportements agressifs. Elle raconte la fois où elle était dans le parc pour promener son chien. Elle ne portait pas de masque parce qu’il n’y avait personne et qu'elle était en extérieur. Soudain, une dame croise son chemin et l’agresse verbalement, en lui reprochant de ne pas porter de masque. Agressive à son tour, B. ne s’est pas reconnue. Elle trouve cette évolution des relations sociales très inquiétante.

Photo 3 : L’attestation

C’est au tour de B. de montrer l’image qu’elle a choisi : l’attestation de déplacement. « J’ai choisi cette photo pour l’infantilisation de la population (…) on se fait un papier pour s’autoriser soi-même à sortir, c’est le comble ! » Elle souligne l’agacement ressenti face au fait de devoir imprimer une nouvelle attestation à chaque fois qu’elle sortait de chez elle, pour promener son chien en pied d’immeuble. B. a donc décidé d’utiliser une seule attestation, en indiquant la date et l’heure en bas de la feuille. Ainsi, au moment de sortir, elle découpait le bas et inscrivait une nouvelle date plus haut sur la feuille. « J’avais développé ma stratégie », dit-elle fière d'elle et en riant.

Mais, cela n’empêche pas B. de ressentir beaucoup de colère. En tant qu’ancienne soignante, elle pense que le confinement, les attestations et l’isolement des personnes auraient pu être évités s’il y avait eu plus de lits dans les hôpitaux. Face à l’argument de certain.e.s sur la gratuité des test PCR en France, elle rappelle que « c’est la sécu qui paie ». Avec toutes les dépenses liées au contexte actuel, elle se demande quel sera l’avenir de la Sécurité Sociale : « je suis très en colère depuis 1 an et demi : il y a la colère d’avant sur la casse des hôpitaux publics, la colère de maintenant sur la gestion de la pandémie et la colère de l’après, sur l’avenir de ma petite fille de 18 ans ».

Quand il s'agit de se projeter dans l’avenir, le thème de l’écologie surgit. Les participant.e.s s’expriment sur les quantités de papier utilisées pour les attestations, mais aussi sur le nombre de masques jetables et de gants qui ont été utilisés, et réalisent collectivement « qu’avec la pandémie, nous avons fait de gros pas en arrière sur ces questions très importantes ».

Photo 4 : Le télétravail

Jessica choisit de parler du télétravail, en soulignant la difficulté à concilier les activités domestiques et les activités professionnelles, notamment avec des enfants en bas âge. Loubna partage cet avis. L'isolement et ses conséquences reviennent au centre des échanges. Selon B., le télétravail est synonyme d'isolement et de manque de relations sociales et politiques. le télétravail est synonyme d’isolement : les relations sociales au travail manquent. Elle avait très peur de se retrouver seule, ce qui n'a finalement pas été le cas, mais elle ajoute : « ma meilleure amie vit à 50km, on ne se voit plus (…) la vie est chamboulée, quand même ». D’autres participant.e.s parlent de ce sentiment de saturation ressenti à leur domicile, où ils et elles ont passé trop de temps, et qui est parfois vécu comme oppressant. K. raconte son expérience de télétravail « à deux », puisqu’elle était avec son mari à la maison : « matériellement c’est compliqué, on n’a qu’une table et mon mari a plusieurs ordis pour son travail, alors je travaille sur le lit ».

Photo 5 : Le test PCR

La dernière photo choisie par Sofia est l’occasion de faire un tour de table sur l’expérience du test PCR. MC. raconte qu’elle a dû faire deux tests l’un à la suite de l’autre, parce qu’ayant la cloison nasale déviée, l’infirmière n’était pas allée assez loin : « j’ai eu mal à la tête 8 jours ! ». De son coté, P. explique qu'il a voulu se faire tester immédiatement lorsqu'il a découvert qu’il y avait eu un cas positif à la Composterie. L’attente du résultat a été terrible : il a tourné en rond chez lui toute la journée et n'a pas dormi de la nuit. « Quand j’ai su que c’était négatif, j’ai sauté partout comme un fou, j’étais comme un gosse à Noël, j’ai attrapé ma femme et je l’ai embrassée ! ». La causerie touche à sa fin, les participant.e.s s’échangent leurs impressions pendant qu’ils et elles rangent les chaises et récupèrent leurs affaires.

P. avoue que même si c’est dur de revenir sur certains moments de la pandémie, ça lui a fait du bien d’en parler, il a l’impression qu’on lui a enlevé un poids. De son côté, B. affirme que « ça ne m’a pas enlevé ma colère mais c’est bien d’écouter le vécu des autres, de s’écouter… ».  En quittant la salle, elle parle de son vécu dans ce quartier dans lequel elle habite depuis seulement deux ans. A ses yeux, la pandémie a considérablement dégradé le quotidien, et notamment le rapport avec les jeunes. Toutes et tous s’accordent sur le fait qu'un climat d’agressivité, de défiance, plus pesant qu'auparavant, s'est développé avec la pandémie, ce qui ne change en rien l'attachement qu'ils et elles ont à leurs quartiers.


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