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Magali Della Sudda, stratégies et symboliques des mobilisations urbaines

Magali Della Sudda, stratégies et symboliques des mobilisations urbaines

Après une thèse sur le vote conservateur des femmes au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, Magali Della Sudda, chercheuse au Centre Emile Durkheim, a progressivement étudié des objets politiques plus contemporains. Coordinatrice d’un projet de recherche national sur le mouvement des Gilets jaunes, elle a notamment mis en lumière les stratégies des manifestants dans l’espace urbain et leur rapport à la ville. Portrait.

Entretien réalisé par Josselin Boulet, stagiaire au Forum urbain en 2020.


Quel est votre
parcours
 ?
J’ai fait mes études à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. J’ai eu la chance de partir à l’Université d’Amsterdam pour me spécialiser en études de genre dans le cadre d'un programme ERASMUS. A l’issue de mes études en science politique, j’ai décidé de poursuivre un Diplôme d’Etudes Approfondies [1] de sciences sociales à Paris. Puis, grâce à un financement franco-italien, j’ai eu l’opportunité de réaliser une thèse à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) où j’ai cherché à offrir une explication socio-historique satisfaisante au vote massif des femmes pour la démocratie chrétienne à l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, quand le droit de suffrage leur a été accordé en France et en Italie. La majorité des femmes ayant été socialisée dans des associations et des réseaux liés à l’Eglise, elles s’étaient en effet forgé une culture politique dans ces structures avant même de jouir de droits politiques. J’ai ensuite effectué trois ans de post-doctorat à l’Ecole Française de Rome (EFR)[2], puis à l’Institut Universitaire Européen de Florence (IUE) pendant lesquels j’ai pu approfondir les rapports entre militantisme catholique et fascisme en Italie et étudier les ligues d’extrême droite en France et la place des catholiques dans celles-ci.
En 2011 je suis accueillie au Centre Emile Durkheim (CED) à Bordeaux, où je poursuis mes recherches sur la politisation et le rôle de l’Eglise, mais aussi sur le genre et la citoyenneté. Dans le cadre d’un projet financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), j’ai notamment été amenée à m'intéresser à la campagne des élections municipales de 2014 par le prisme du genre. C’était alors une problématique centrale puisque cette période coïncidait avec le vote de la loi Taubira[3] et l’émergence de mobilisations spectaculaires contre les politiques d’égalité de genre. De nombreux maires et candidats aux élections municipales étaient engagés dans la « Manif pour tous » et allaient devoir, une fois élus, marier des personnes de même sexe. Ce travail que j’ai poursuivi jusqu’en 2020 fait aujourd’hui l’objet de mon mémoire d’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR), dans lequel j’analyse l’émergence d’un féminisme conservateur composé de femmes qui se disent explicitement anti-féministes, suite au délitement de la Manif pour tous.
Parallèlement, je suis très investie dans une enquête collective sur les Gilets Jaunes initiée au Centre Emile Durkheim. Au lendemain de la journée du 17 novembre 2018, avec mes collègues Tinette Schnatterer et Camille Bedock, nous avons lancé un appel à la communauté scientifique pour répondre aux questions posées par ce mouvement social. Nous avons constitué un vaste réseau de recherche national que je coordonne encore aujourd'hui.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers la recherche ?
Le souhait de comprendre le monde social et le plaisir de l’archive : j’aime ouvrir des cartons, les dépouiller, recopier les textes… J’aime aussi la « mise en énigme » d’un objet de recherche qui l’apparente à une enquête policière. Je suis enfin très attachée à la formation, la transmission et la vulgarisation de la recherche. Même si mes activités au CED sont essentiellement tournées vers la recherche, je suis toujours ravie d’avoir l’opportunité de donner des cours et enseigne depuis mes débuts en thèse.

A quels grands enjeux de recherche urbain vos travaux répondent-ils ?
J’étudie les stratégies qu’adoptent les manifestant.e.s en matière d'occupation et d'investissement de l’espace public urbain, ainsi que les symboles qu’ils mobilisent dans ce cadre. J’ai par exemple observé les mobilisations des Sentinelles[4] à Bordeaux. Leur choix de se réunir devant le Palais de Rohan, ancien siège épiscopal et aujourd’hui siège du pouvoir communal de la mairie de Bordeaux, et dos à la cathédrale Saint-André, n’était pas dû au hasard. Ils cherchaient à interpeller non seulement les pouvoirs publics, mais aussi l’archevêque de Bordeaux. Les mobilisations informent aussi beaucoup sur le rapport à la ville des manifestant.e.s. Le répertoire d’action des membres de la "Manif pour tous", appartenant pour nombre d’entre eux à la bourgeoisie catholique et à des milieux sociaux favorisés, se concentrait sur l’utilisation d’autocollants dans la ville et révélait un rapport très respectueux aux bâtiments publics et à la propriété d’autrui.
Les Gilets jaunes mobilisés à Bordeaux occupaient différemment l’espace, de manière plus festive, en chantant et en diffusant de la musique. Leurs mobilisations dans le centre-ville de Bordeaux avait également vocation à affirmer la présence de la classe populaire dans des quartiers bourgeois comme celui des Quinconces. Le discours des Gilets jaunes témoignait en effet d’une réflexion sur le modèle de développement urbain actuel. Ils critiquaient explicitement la cherté des logements, obligeant à s’éloigner des villes centres, et plus globalement les transformations très brutales sur les plans urbanistique, sociologique et économique.

Quelles sont vos plus grandes réussites ou fiertés ?
Mes recherches ont permis de mieux comprendre le vote conservateur des femmes, de montrer que la manifestation est entrée dans le répertoire d’action collective à droite, et de prouver que les sources archivistiques peuvent permettre de faire de la recherche en sciences politiques. Je suis aussi très fière que l’enquête collective que j’ai coordonnée sur les Gilets jaunes ait pu intégrer de nombreux profils différents, et notamment de jeunes étudiant.e.s qui ont été formé.e.s aux méthodes quantitatives et qualitatives à cette occasion. A titre plus personnel, je suis fière d’avoir mené un collectif qui a fait du lobbying et est parvenu à faire voter une loi pour l’interdiction de l’usage des contenants en plastique dans la restauration scolaire.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je vais continuer mes recherches historiques en travaillant sur les fonds du Vatican. Je vais aussi continuer à travailler sur les mobilisations contemporaines, et notamment sur l’émergence d’un mouvement éco-féministe conservateur[5], qui s’exprime notamment à travers la revue Limite créée en 2015 et qui entend lutter par l’écologie intégrale[6] contre l’idéologie du progrès qui dominerait notre monde. Enfin, je coordonne toujours l'enquête sur les Gilets jaunes.

Que représente pour vous le Forum urbain ?
A l’occasion de travaux de recherche urbaine sur le quartier de la Gare Saint-Jean à Bordeaux, le Forum urbain m’a mise en contact avec les sociologues Olivier Traverse et Fabien Reix. En outre, dans le cadre d’une enquête collective sur les élections municipales, j’ai pu comparer les résultats bordelais de 2020 avec ceux des élections présidentielles de 2017, étudiés par Viviane Le Hay et Gilles Pinson, également membres du Forum urbain. Cela nous a permis de réfléchir ensemble aux effets des transformations de la ville sur la politique, et inversement. Enfin, en tant que citoyenne, je trouve que le Forum urbain invite à la réflexion et aide à se forger un avis sur les questions urbaines actuelles, telles que la gratuité des transports.

Quels sont vos loisirs en dehors de la recherche ?
J'ai peu de loisirs, si ce n'est un engagement collectif. L’organisation de la mobilisation citoyenne pour faire voter l’interdiction de l’usage des contenants en plastique dans la restauration scolaire a occupé tout mon temps libre ces trois dernières années. J’ai d’ailleurs écrit avec un collègue chercheur au CEA, Jérôme Santolini, un livre de vulgarisation scientifique à ce sujet. C’est un investissement que j’ai fait pour mes enfants, même si en l'occurrence elles n'en profiteront pas car l'entrée en vigueur de la loi se fait toujours attendre !

[1] Equivalent aujourd’hui à une 2ème année de master.
[2] Etablissement de recherche français situé au Palais Farnèse à Rome, fondé à la fin du XIXème siècle, et qui permet aux chercheurs et chercheuses en sciences sociales de passer jusqu’à trois ans en Italie pour effectuer leur recherche sur le monde méditerranéen.
[3] Loi du 17 mai 2013 ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe.
[4] Groupe politique conservateur qui s’était notamment mobilisé contre la loi sur le mariage pour tous à Bordeaux en 2014.
[5] Mouvance politique qui renouvelle l’expression du conservatisme en y intégrant une dimension écologique et en se revendiquant féministe. Les éco-féministes conservateurs sont notamment opposés à l’avortement et à la contraception chimique.
[6] L'écologie intégrale est une conception de l'écologie qui intègre les aspects environnementaux, économiques, sociaux, les aspects culturels et les aspects de la vie quotidienne.

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