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Cécile Quillien, la recherche au service du travail social

Cécile Quillien, la recherche au service du travail social

Après de premières expériences en tant que travailleuse sociale dans le domaine de l’insertion par le logement, Cécile Quillien a cherché à questionner les politiques publiques qu’elle mettait en œuvre. C’est comme cela qu’elle découvre la recherche en anthropologie pour laquelle elle se prend de passion. Portrait d’une chercheuse à la croisée entre recherche et action de terrain.

Entretien réalisé par Josselin Boulet, stagiaire au Forum urbain en 2020.







Quel est votre
parcours
 ?

Je suis issue d’un parcours professionnel, à commencer par mon baccalauréat que j’ai passé dans un Greta[1]. J’ai ensuite passé des diplômes en parallèle de mes emplois, donc j’ai très tôt été formée par le terrain. J’ai toujours travaillé dans l’insertion par le logement.  D'abord, en tant que médiatrice socio-culturelle, spécialisée dans la gestion locative sociale : concrètement, j’intervenais dans les logements d'habitation à loyer modéré (HLM) afin de remédier aux conflits entre voisins. Ensuite, j’ai souhaité évoluer pour être davantage dans l’accompagnement et dans la réflexion de l’action sociale ; je suis donc devenue éducatrice spécialisée. J’ai été alors en charge de l’action territoriale dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV). Mon travail consistait à proposer des animations socio-culturelles et à déterminer les modalités d’application des politiques publiques. C’est comme ça que j’ai découvert le Contrat Urbain de Cohésion Sociale (CUCS), et plus largement les politiques sociales du territoire. J’ai donc travaillé dès le départ sur le territoire comme fait social.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers la recherche ?

Après plusieurs expériences dans la protection de l’enfance et l’hébergement d’urgence, j’ai souhaité me distancier de l’action de terrain et réfléchir à la cohérence des politiques publiques que je mettais en œuvre. En tant que travailleurs sociaux, on subit beaucoup d’injonctions, parfois paradoxales, et les cadres institutionnels empêchent parfois d’innover. J’ai donc repris des études de master en anthropologie à Bordeaux et ai découvert la recherche un peu par hasard. En parallèle, je suis artiste-auteure, donc c’était aussi une manière pour moi de me former à la manière de mener un entretien, de l’analyser, etc. J’ai commencé une thèse, que je n’ai pas réussi à financer. Je travaille donc aujourd’hui à l’intersection entre la recherche et le travail social.

Renoncer à m’investir exclusivement dans la recherche a été un choix éthique. Je suis en effet très frustrée par l’idée de ne pas savoir comment l’expertise et la réflexion développée par la recherche en anthropologie peuvent (ou pas) être diffusées et réappropriées par les acteurs de terrain. Par ailleurs, il me semble qu’il y a urgence à repenser les moyens de la recherche, secteur qui me semble aujourd’hui très précaire. Si je ne comptais que sur mon activité de recherche, aujourd’hui je n’aurais pas de revenus. En la faisant coexister avec mes activités de travailleur.e social.e, je la défends et me la réapproprie.

A quels grands enjeux de recherche urbain vos travaux répondent-ils ?

Je travaille sur l’habiter, le territoire et leurs symboliques, notamment par le biais des mémoires et récits urbains. Pour vous donner un exemple, on dit souvent du quartier Saint-Michel à Bordeaux qu’il s’agit d’un territoire populaire d’immigration et de diversité. Or, il s’agit d’un discours construit, certes nourri de faits historiques, mais qui participe aussi de l’image d’une ville cosmopolite pour s’afficher aux côtés des grandes métropoles européennes et être reconnu comme un territoire attractif. L’ambiance urbaine est donc fabriquée et agencée par les politiques publiques, autant que par les entreprises. Au marché des Capucins par exemple, la société Géraud participe de la construction de  l’ambiance urbaine. Ce travail de construction des ambiances urbaines a en outre des conséquences sur la fréquentation quotidienne des territoires, ainsi que sur leur tissu économique, foncier et social.

Quelles sont jusqu'ici vos plus grandes réussites ou fiertés ?

Je suis fière d’être à la fois chercheuse et travailleuse sociale. Les chercheurs sont influencés, dans leur travail, par leur vécu personnel. Or, il y a très peu de chercheurs en anthropologie urbaine issus du monde professionnel, et d’une formation professionnelle. Je suis donc fière d’incarner une alternative aux parcours de recherche classiques et de prouver que l’académie et la réflexion ne sont pas indissociables d’une activité ancrée sur le terrain et la pratique. Il est important pour moi que la recherche s’ouvre à des parcours plus diversifiés.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

J’aimerais m’investir dans la mouvance actuelle de fabrication alternative de données en sciences humaines et sociales (SHS) qui lie le secteur culturel, la recherche et les actions de terrain. A ce titre, j’ai récemment participé à la première édition du Salon des écritures alternatives en SHS, lancé en janvier 2020 au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM) par le Groupement de recherche « Image, écritures transmédias et sciences sociales » qui compte dans ses rangs certains membres du Forum urbain. L’ambition de cet événement était de réunir chercheurs en sciences sociales et professionnels de l’économie créative (production, diffusion, édition) afin d’échanger sur les films, les documentaires sonores, les photographies, les romans graphiques ou encore les bandes dessinées, qui occupent une place grandissante dans le champ de la recherche. Je m’investis dans ce type d’initiatives, qui représente à mon sens l’avenir de la recherche.

Qu’est-ce que vous a apporté le Forum urbain ?

Le Forum urbain m’a permis de me mettre en contact avec toute une communauté de chercheurs sur les questions urbaines, chapeauté par Gilles Pinson, son responsable scientifique, qui a à cœur de fédérer autour de ces sujets. Cet échange a été précieux car au sortir de ma formation en anthropologie à l’Université de Bordeaux, j’ai eu du mal à trouver un point d’ancrage pour mon travail. Plus récemment, le Forum urbain a soutenu le projet « Espace en partage : la métropole à l’épreuve de l’accueil » sur lequel je travaille depuis fin 2019, et à travers duquel je tente de développer une méthodologie de recherche innovante.

Quels sont vos loisirs en ce moment ?

Je fais de la danse, du théâtre et me produis parfois en spectacle. Je suis également photographe, ce qui nourrit ma démarche professionnelle et crée également des débats avec mes collègues chercheurs. Les chercheurs sont souvent amenés à se saisir du média de l’image dans le cadre de leur travail et certains d’entre eux pensent que, dans le cadre d’une démarche scientifique, la photographie se limite à un outil, ce que j’entends et comprends tout à fait. Je défends pour ma part l’idée selon laquelle la qualité, le beau et l’artistique d’une photo, la dimension sensible des données, peuvent aussi faire partie intégrante de cette démarche et enrichir la recherche.



[1] Groupement d'Etablissements publics locaux d'enseignement qui mutualisent leurs compétences et leurs moyens pour proposer des formations continues pour adultes.

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