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Patrice Godier, l'insatiable curieux des villes

Patrice Godier, l'insatiable curieux des villes
Crédit photo : Forum urbain

Sociologue de formation, Patrice Godier a plusieurs cordes à son arc, puisqu'il a également suivi des études d'urbanisme et de science politique. Fondateur avec Guy Tapie du laboratoire PAVE, il étudie depuis plus de 20 ans les projets urbains bordelais, parmi de nombreux autres sujets de recherche. Portrait.


Quel est votre parcours ?

Enfant de la campagne, j’ai senti très jeune que l’esprit des villes m’attirait. J’ai entamé des études de sociologie à Bordeaux, ce qui me semblait être un moyen privilégié d’aborder la question des villes, même si à l’époque la sociologie urbaine n’y était pas privilégiée. Fin des années 1970, mon mémoire de maitrise avec François Dubet[1] m’a conduit à mener mon premier travail de recherche, qui portait sur les impacts sociaux de la rénovation du quartier Saint Pierre en comparaison avec ce qui s’était passé à Mériadeck à Bordeaux quelques années plus tôt. A la suite de cela j’ai fait une autre maitrise à l’Institut d’aménagement, de tourisme et d’urbanisme[2], cette fois plus opérationnelle, mais ma curiosité n’étant toujours pas assouvie je me suis engagé dans un DEA de science politique. Ensuite, l’opportunité d’entrer à l’école d’architecture pour créer un laboratoire de recherche s’est présentée, et j’ai ainsi participé à la fondation du laboratoire Profession architecture ville environnement - PAVE[3] avec Guy Tapie. Enfin, originalité de mon parcours, j’ai soutenu ma thèse très tardivement, en 2009 !


A quels grands enjeux urbains vos travaux de recherche répondent-ils ?
Le premier enjeu auquel je me suis intéressé était celui de la rénovation urbaine et des stratégies radicales, parfois même autoritaires, des collectivités publiques sur cette question. Je cherchais à comprendre la manière dont les populations concernées recevaient ces décisions, mais aussi les logiques d’action qu’elles recouvraient.

L’habitat au sens large a aussi été un sujet de recherche important pour moi, qu'il s'agisse des gated communities ou encore les quartiers nouveaux… La notion de quartier m’a toujours intéressé, ses connotations et le sens que lui donnent les habitants, d’autant plus aujourd’hui avec l’émergence des métropoles : existe-il des quartiers métropolitains ?

Bien sûr, je m’intéresse aussi à la fabrication de la ville. PAVE a été créé dans un contexte marqué par le premier grand projet urbain de Bordeaux en 1995, cela fait donc plus de 20 ans que j’observe cette ville en train de se faire et de se recomposer, ce à quoi je dois mon étiquette de "sociologue du projet".

Enfin, la mobilité est un enjeu sur lequel je travaille, dans sa relation à la ville et à l’énergie.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers la recherche ?
Je me retrouve particulièrement dans le terme d’intranquillité, tiré du livre de Pessoa[4] ; faire de la recherche, c’est effectivement créer de l’intranquillité, non trouver des solutions mais soulever des questionnements. Une autre facette importante du rôle du chercheur c’est évidemment d’être un passeur de savoirs, et cela implique de donner de soi pour capter l’attention, y compris en introduisant un peu d’humour pour traiter de choses sérieuses.

A quoi ressemble votre quotidien en tant qu'enseignant-chercheur ?
Mon métier est avant tout d’être enseignant, et une grande partie de mon temps est consacré à cette activité dans laquelle je m’épanouis. Concernant mon travail en tant que chercheur, il y a évidemment des moments individuels, consacrés à la lecture, à la construction de mon objet de recherche, mais j’ai toujours conçu et pratiqué la recherche collectivement. Cette dynamique collective est très stimulante, même si l’écriture à plusieurs mains n’est pas toujours évidente.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
En ce moment je participe à la réponse locale à un programme de recherche national du Ministère de la culture, que nous avons appelé Redivivus (recyclage en latin). Ce programme questionne le bâti du mouvement moderne des années 1970, en particulier les grands ensembles, et la manière dont ils peuvent évoluer alors que l’on a aujourd’hui un rapport différent à l’habitat et à l’énergie. Pour cela, nous étudions deux quartiers pavillonnaires à Talence et Pessac, et deux grands ensembles caractéristiques de ces années-là : Les Aubiers et Mériadeck, sous un angle architectural, sociologique, et en termes d’ambiance.

Dans les années à venir je souhaite m’intéresser aux pays de l’Europe de l’Est sous l’angle de la sociologie des formes spatiales, et ainsi tirer profit du partenariat de l’ensapBx avec l’Université de Bucarest. Je trouve passionnantes ces villes de l’Est qui ont vécu une histoire accélérée, passant du communisme au libéralisme, et qui sont aujourd’hui confrontées à de nouvelles questions de durabilité et de gentrification des centres notamment.

Que représente pour vous le Forum urbain ? Que vous apporte-t-il ?
La reconnaissance institutionnelle croissante du Forum urbain montre bien la nécessité de son existence. Pour moi, c’est une structure essentielle de valorisation du travail des chercheurs et de formation des futurs professionnels de la ville. De plus, le Forum est un espace de rencontre qui permet de tisser des relations avec des chercheurs des différents laboratoires qui lui sont associés, ce qui correspond à ma conception collective de la recherche.

Quels sont vos loisirs et vos lectures en dehors de la recherche ?
Au-delà d’un simple loisir, la lecture est une partie importante de ma vie. Je lis énormément, aussi bien des romans que des essais ou de la BD par exemple. Le dernier livre qui m’a particulièrement marqué est la trilogie Vernon Subutex de Virginie Despentes ; j’apprécie sa façon très singulière de voir Paris, je trouve qu’elle donne à voir une sociologie de la ville intéressante. Plus sobrement, j’apprécie de me promener à pied ou à vélo dans Bordeaux pour découvrir les transformations de ses différents quartiers. J’ai aussi le goût du voyage, en famille ou avec les étudiants de l’ensapBx durant les voyages collectifs qui rendent possible une pédagogie hors les murs.


Quelques travaux disponibles en ligne :

• [article] "Observer la ville et l’urbain"Communication & langages, vol. 171, no. 1, 2012

• [article] "Habitat durable : les incertitudes de l’expérimentation" (avec Caroline Mazel), Métropolitiques, 2012

• [vidéo] "Bordeaux Euratlantique : quartier TGV et ville lente", intervention dans le cadre du séminaire POPSU "Les gares, pôles d'échanges et leurs quartiers", Université Lille 1, 11 juin 2013

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[1] Sociologue, Professeur émérite à l’Université de Bordeaux, Directeur d’études à l’EHESS

[2] Rattaché à l’Université Bordeaux Montaigne

[3] Initialement nommé ARD : Architecture Recherche Didactique

[4] Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, Bourgois, 2011 [1982]

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