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Claude Lacour, le chercheur infatigable

Claude Lacour, le chercheur infatigable
Crédit : Forum urbain

Claude Lacour a été l’un des premiers économistes français à étudier l’évolution des métropoles, ainsi qu’à conceptualiser le processus de métropolisation dans les années 1990. Bien qu’aujourd’hui à la retraite, il est pour lui impensable d’arrêter de produire des connaissances. Portrait de ce chercheur au parcours emblématique.


Parlez nous de votre parcours et de vos grandes thématiques de recherche. 
Je suis actuellement professeur émérite à l’Université de Bordeaux. Je suis un ancien étudiant de Sciences Po Bordeaux, où j’ai également enseigné et été président du conseil d’administration. Mon domaine de recherche porte sur l’économie urbaine et spatiale. Je m’intéresse aux dynamiques, aux formes urbaines et au phénomène de métropolisation. En 1995, j’ai d’ailleurs initié l’un des premiers programmes de recherche sur la métropolisation. Dans mon parcours, j’ai été amené dans les années 2000 à travailler en tant que conseiller extérieur à la DATAR[1], et j’ai co-animé un travail de recherche qui portait sur l’Arc Atlantique dans lequel nous essayions de faire apparaître des logiques spatiales comparables entre le nord et le sud (j’étais responsable de la partie concernant le sud). Enfin dernièrement, j’ai participé avec le Forum urbain et d’autres chercheurs au projet de prospective Bordeaux Métropole 2050.

Comment en êtes vous arrivé à faire de la recherche ? 
Je vais peut-être vous étonner mais je me définis d’abord comme enseignant avant d’être chercheur. Je pense que l’on oublie trop souvent le rôle de l’enseignement dans le statut d’enseignant-chercheur, et le métier dans lequel je crois le plus c’est celui d’enseignant. La recherche est pour moi un travail consubstantiel à nos activités. Ma thèse portait sur les revenus agricoles et, comme beaucoup, mon travail sur le monde rural m’a poussé à m’intéresser au monde urbain. La recherche signifie que l’on s’inscrit dans des thématiques que l’on repense, c’est une espèce de mécanisme qui nous pousse insatiablement, comme dans le mythe de Sisyphe, à pousser le rocher en haut de la montagne alors que celui-ci redescend continuellement. Il est important selon moi de nourrir l’enseignement par la recherche, car il ne peut se réduire à conter ce que l’on a lu dans les livres. Il faut toujours lire, participer à des encadrements de thèses, collaborer avec d’autres chercheurs… La recherche est une dynamique permanente, et pour moi les activités de recherche et d’enseignement sont complémentaires et se nourrissent l’une et l’autre. Ce que je regrette aujourd’hui c’est que bien souvent, on limite le rôle de l’enseignant-chercheur à sa capacité à publier dans de grandes revues scientifiques.

A quels grands enjeux urbains vos travaux de recherche répondent-ils ?
Je n’ai pas la prétention d’avoir influencé les politiques urbaines. Cependant j’ai peut-être aidé dans mon travail à repenser la fonction des centres qui, à l’époque, étaient essentiellement étudiés par la géographie alors qu’ils ont aussi une capacité à développer des fonctions de coordination, des influences sur la compréhension des modèles de développement régionaux. J’ai probablement aidé à comprendre et à prendre conscience de ce que peut être le développement local et territorial avec une certaine autonomie d’existence, car trop longtemps on a pensé le développement comme ne venant que du haut. J’ai travaillé sur la manière dont le développement territorial manifestait quelque chose de réel et de porteur tout en faisant passer le message que le périurbain n’est pas le contraire du centre. Je me suis aussi beaucoup intéressé aux campagnes et aux villes moyennes et à leurs capacités d’innovation. Finalement, je pense qu’avec mes collègues nous avons aidé les spécialistes des études urbaines à s’ouvrir vers d’autres disciplines. 

Comment se passe l'une de vos journées type ?
J’ai beaucoup de difficulté à me sentir et à me vivre retraité, la preuve c’est que je suis tous les matins à la faculté ! "Retraité" est un terme qui ne fait pas vraiment partie de mon vocabulaire. Mes journées sont aujourd’hui assez différentes de ce que je faisais avant. Je n’ai plus de responsabilités administratives et de gestion et je ne le regrette pas. J’ai aimé m’occuper de ces tâches notamment lorsque j’étais au conseil d’administration de Sciences Po Bordeaux et directeur d’un centre de recherche, mais aujourd’hui cela ne me manque pas, j’ai plus de temps pour lire et participer à des projets de recherche. Je fais aussi ce que l’on appelle aujourd’hui du "coaching" pour les doctorants, je reste présent et à l’écoute, je partage mon expérience afin d’aider des connexions à se faire. Donc ma journée type c’est essentiellement de la recherche et de la présence.

Auriez-vous une anecdote à partager sur une réussite ou un échec dans votre vie de chercheur ?
Quand j’étais conseiller extérieur à la DATAR sur l’Arc Atlantique j’avais réussi à mobiliser beaucoup d’élus et de préfets sur ma recherche. Je m’étais accoutumé au discours des politiciens et des hauts fonctionnaires, et donc je savais à chaque réunion à peu près à quoi m’attendre. En en discutant avec l’évêque de Dax qui m’a dit qu'il faisait le même constat : élus comme prêtres, chacun prêche pour sa paroisse. J’ai aussi eu la surprise une fois d’être sélectionné pour un appel à projets inscrit dans un cadre de réflexion très sociologique et marxisant, alors que l’équipe de recherche à laquelle j’appartenais relevait d’une approche économique beaucoup plus classique. Nous avons été retenus alors que nous ne comprenions pas 90% du vocabulaire utilisé dans l’appel. Ce sont les aléas de la recherche, il arrive que l’on soit retenu pour des projets loin de nos appétences théoriques, et que l’on ne le soit pas pour des projets qui semblent être faits pour nous !

Quels sont vos projets en cours et à venir ?
Je  suis en train de terminer une chronique pour une revue de recherche. Je dois aussi préparer une communication sur la notion d’écosystème urbain, qui m’intéresse beaucoup car c’est un concept qui permet d’analyser les évolutions des start-up dans les villes ; j’aimerais à terme écrire un ouvrage sur le sujet avec ma collègue Nathalie Gaussier[2].

Que représente pour vous le Forum urbain ? Que vous apporte-t-il en tant que chercheur ?
Au début lorsque j’ai vu arriver cette structure dans le paysage de la recherche, j’ai eu peur que cela ne devienne une succursale de Sciences Po qui chercherait à contrôler toutes les recherches se faisant sur la ville à Bordeaux en fonctionnant en vase clos.  Je ne comprenais pas très bien comment fonctionnait le Forum urbain. Il m’a fallu un certain temps, et lorsque j’ai pu en parler avec son responsable scientifique Gilles Pinson, j’ai rapidement adhéré au rôle et aux ambitions du Forum urbain. D’ailleurs les activités qu’il organise me plaisent beaucoup car elles me permettent de rencontrer des personnes différentes, d’autres générations, et sur des thématiques nouvelles, sur lesquelles on peut s’interroger ensemble et apprendre. J’ai beaucoup aimé collaborer sur les ateliers Bordeaux Métropole 2050 avec la chercheuse Marina Honta, car elle travaille avec des concepts et des méthodes différents des miens, mais nos approches ont convergé assez vite et notre collaboration a donné des résultats très intéressants !

Avez-vous des loisirs ou des hobbies en dehors du travail ?
Je marche beaucoup, je lis beaucoup et je joue au golf très mal ! Je suis aussi un fan de westerns et un grand amateur de foot bien que je ne joue plus aujourd’hui.

Auriez-vous une lecture ou un film à nous conseiller ? 
J’ai bien aimé les séries The American et Treme, et je conseillerais aussi le western L’homme qui tua Liberty Valance et tous les films de John Ford, qui sont les meilleurs selon moi.

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[1] Délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et à l'attractivité régionale
[2] Maître de conférences en sciences économiques à l'Université de Bordeaux / GREThA

Quelques travaux disponibles en ligne :

• [Chronique] "Cognitivus et ses rhizomes. Montello D, (ed) 2018, Handbook of Behavioral and Cognitive Geography Elgar, 419 p."Revue d’Économie Régionale & Urbaine, février 2019

• [article] "Géographie des ménages fortunés en France. Étude des déterminants de la localisation des ménages soumis à l'Impôt de Solidarité sur la Fortune" (avec Benoit Faye et Eric Le Fur), Revue d’Économie Régionale & Urbaine, juin 2016 

• [article] "Métropolisation, concentration, ségrégation : les arguments d'un débat", Concentration économique et ségrégation spatiale (sous la direction de Marie-Andrée Buisson et Dominique Mignot), De Boeck Supérieur, 2005.

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