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Adrien Gros : faire la ville à échelle humaine

Adrien Gros : faire la ville à échelle humaineCrédit photo : Samirah Tsitohaina / Forum urbain

Directeur de l’aménagement urbain à Aquitanis (maître d’ouvrage urbain et bailleur social), Adrien Gros n’hésite pas à questionner les pratiques de son métier et à solliciter des étudiants sur les projets qu’il mène pour leur regard neuf. Pour lui, il est nécessaire de tenir compte de la place de l’habitant dans les projets et des caractéristiques du territoire pour mieux concevoir les villes de demain. Portrait.

Entretien réalisé par Samirah Tsitohaina, stagiaire au Forum urbain en 2021.  

Pouvez-vous nous décrire votre parcours ?

J’ai une formation initiale d’ingénieur, puis j’ai suivi un master d’urbanisme à Sciences Po Paris. J’ai tout de suite commencé à travailler dans le domaine de l’urbanisme opérationnel. J’ai travaillé dans un établissement public d’aménagement en région Île-de-France, et après 3 ans, j’ai démarré à Bordeaux chez Aquitanis en tant que chargé d’opérations, puis comme chef de projet aménagement et depuis 6 ans à la direction de l’aménagement urbain.  

Quelles sont vos fonctions ?

J’anime une équipe de cinq chefs de projet qui ont chacun a leur charge un portefeuille d’opérations d'aménagement sur des concessions publiques d’aménagement dans le cadre d’opérations urbaines. Nos métiers sont assez variés, même si on accompagne surtout les collectivités dans la transformation de leur territoire. On vient aussi en appui de nos collègues sur des projets complexes qui nécessitent des réflexions en amont, qui sont plus de l’ordre de l’aménagement urbain que de la construction.  En tant que directeur, je contribue également à la stratégie de l’entreprise et sa mise en œuvre. Par ailleurs, j’anime le collectif « innovation » qui regroupe une quinzaine de salariés d’Aquitanis et d’Axanis [1].  

Vous avez été commanditaire à plusieurs reprises de projets collectifs science politique / architecture ; comment les étudiants contribuent-ils à votre travail ?

Effectivement, nous avons travaillé avec les étudiants de Sciences Po Bordeaux et de l’ensapBx sur une opération de rénovation urbaine à Floirac dans le quartier de Dravemont en 2017. On se questionnait sur les pratiques de l’espace publique à l’heure de la numérisation généralisée des interactions, sur l’aménagement au-delà des installations récréatives. En 2019, nous avons demandé aux étudiants de travailler sur le quartier des Aubiers. On s’interrogeait alors sur l’évolution d’un parking sous dalle et sur la manière dont ce parking pouvait modifier les pratiques de mobilité des personnes du quartier. On a toujours pour point de départ un cas concret qu’on essaye de le rattacher à un sujet plus large dans les sites sur lesquels on intervient. Cette année, nous avons des étudiantes qui travaillent sur un sujet moins « situé », mais tout aussi opérationnel, qui concerne les nouvelles filières de construction locales. Concrètement, on se demande comment répondre aux défis posés par le changement climatique et ce que cela veut dire de construire localement en Nouvelle-Aquitaine.  

Comment ce travail a-t-il pu vous nourrir, voire changer votre façon de travailler et de penser les projets ?

Ce qui est intéressant, c'est la prise de recul par rapport à ce que l’on fait au quotidien, induite par cette collaboration. Cela nous rappelle aussi pourquoi on a fait ce métier : pour moi, ce besoin de résoudre les problématiques liées à l’occupation humaine. Les étudiants apportent des réflexions, sinon nouvelles, plus libres, sur des sujets concrets. Certes, cela reste un travail étudiant et ce n’est pas du même niveau de rendu que celui fournit par un bureau d’étude ou un laboratoire de recherche, mais cela nous aide à renforcer nos convictions, à faire des choix plus poussés sur certains projets et à être plus convaincants auprès des décideurs. C’est autant un moment de production pour les étudiants que pour nous un outil qui participe à la culture collective de l’équipe. On assiste aux moments clés, aux restitutions intermédiaires et finales en milieu et fin d’année, et ça nous donne des éléments de compréhension commune. Ça forge une position commune de notre métier d’aménageur à Aquitanis sur les thématiques évoquées et on s’en sert au quotidien.  

Que représente le Forum urbain pour vous ?

C’est surtout la rencontre avec Gilles Pinson qui a créé ce lien avec le Forum urbain. Quand j’étais étudiant, j’avais bénéficié du même type de dispositif que celui des projets collectifs et je trouvais ça intéressant. Quand je suis arrivé à Bordeaux, j’ai donc cherché des établissements d’enseignement supérieur qui proposaient ce type de collaboration. Dans le même temps, j’ai rencontré Gilles Pinson qui mettait en œuvre cela dans le cadre du master « Stratégies et gouvernances métropolitaines » de Sciences Po Bordeaux dont il est le responsable. Bien que je sois encore très extérieur au monde de la recherche, je trouve que le Forum urbain permet le regroupement de toutes les compétences, à la fois théoriques et techniques, et des projets de recherche opérationnelle.  

Comment l’action publique ou privée, les initiatives citoyennes peuvent-elles être nourries ou éclairées par les chercheurs selon vous ?  

Je ne suis pas très proche de la recherche mais ce qui est sûr, c’est qu’elle permet de requestionner les méthodes et finalités de notre travail. Par exemple, aujourd’hui, beaucoup d’évènements festifs et culturels sont mis en place dans les quartiers autour d’opérations d’aménagement ou de logements, mais souvent on ne sait pas ce que ça produit. Toute cette mobilisation mériterait un regard externe. De même pour la question écologique, cela fait dix ans que tout le monde s’efforce à bâtir des écoquartiers mais je n’ai pas l’impression que ça ait changé beaucoup de choses. Changer les choses fondamentalement nécessite d’aller un peu loin, d’avoir un regard objectif. C’est là où la recherche peut nous aider, nous professionnels.    

Quels sont vos projets à venir ?

On commence le travail sur un nouveau projet d’aménagement à La Rochelle. On veut favoriser la coopération entre acteurs, en mettant les habitants (riverains et futurs habitants) au cœur du processus de conception et de fabrication du lieu. On veut qu’ils participent de la construction d’une ville résiliente bas carbone car cela ne peut pas seulement venir d’en haut, d’un label écoquartier ou ville durable. On essaie aussi d’accorder chaque fois plus d’attention au paysage, à la nature et aux écosystèmes, en plaçant en mandataire de nos groupements de maitrise d’œuvre des paysagistes ou des écologues. On se positionne dans une démarche de « bon paysan », en construisant avec ce qu’on a sous les pieds. On essaie aussi de réduire l’effet de standardisation national des projets d’aménagement pour revenir à des façons de construire, des usages et des rapports à l’espace public propres à chaque localité. On propose aux citoyens de les rendre maitres de leur production d’énergie. On veut tendre vers une approche un peu plus localisée de l’ensemble des ressources dont a besoin un groupe d'humains pour vivre dans un milieu.  

Quel est selon vous le plus grand défi auquel est confronté la métropole bordelaise ?

Pour moi, c’est de savoir répondre à la question complexe et paradoxale de la croissance et du développement de nos territoires. Jusqu’où nos territoires ont encore besoin de se développer ? Comment viser le zéro artificialisation net, tout en maintenant de l’activité, de l’emploi et en répondant aux attentes de la population en matière de logement ? Il faut faire vivre les territoires avec pour impératif, la réduction de la consommation d’énergie, de béton, etc. Si on prend à bras le corps cette question-là, il nous faut réorganiser nos métiers, les filières de construction, la façon dont on ménage le territoire et tout ce qu’on a appris en école d'urbanisme. Il nous faut requestionner notre impact et notre rapport aux écosystèmes.

[1] Axanis est une filiale d’Aquitanis qui propose l’accession sociale à la propriété dans le cadre d’opérations innovantes, par exemple d’habitat participatif.



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