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Yves Raibaud : lire la ville avec les lunettes du genre

Yves Raibaud : lire la ville avec les lunettes du genre
Crédit photo : Forum urbain

Que nous apporte une approche genrée de l’étude de la ville ? Yves Raibaud travaille sur les questions urbaines en étudiant à la fois les différentes pratiques culturelles qui s’y développent et la place des femmes et des hommes dans l’espace public. De par ses responsabilités au sein du Conseil de développement durable de la Métropole, ses travaux portent également sur les enjeux de participation avec, toujours, la dimension de genre comme fil conducteur.


Quel est votre parcours ?

J’ai tout d’abord été musicien et animateur socioculturel dans l’Entre-deux-Mers bordelais, où j’ai dirigé pendant vingt ans une importante association consacrée au développement rural. Attaché territorial, j’ai ensuite travaillé quelques années à la mairie de Blanquefort dans le domaine de la culture. Suite à un DEA[1] de sociologie suivi en cours d’emploi, j’ai poursuivi par une thèse intitulée "Territoires musicaux en région : l’émergence des musiques amplifiées en Aquitaine", sous la direction du géographe Jean-Pierre Augustin. Tout s’est ensuite enchaîné rapidement : j’ai passé l’Habilitation à diriger des recherches[2] en 2009, je suis devenu chargé de mission égalité femmes-hommes à l’Université Bordeaux Montaigne, et j’ai participé à la création d’un master sur le genre[3]. La demande de Bordeaux Métropole, en 2011, de mener une étude sur "l’usage de la ville par le genre" fut un moment important dans mon parcours : j’ai mis en place avec l’ethno-urbaniste Marie-Christine Bernard Hohm une méthodologie d’enquête pour intégrer la variable genre à la lecture de la ville, qui est depuis appliquée dans de nombreuses autres villes françaises et européennes. Aujourd’hui maître de conférences émérite, je reste actif dans de nombreuses organisations dont notamment le Conseil de développement durable (C2D) de Bordeaux Métropole et le Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes[4], où je siège en tant qu’expert. Pour ces engagements et d’autres j’ai été promu en 2017 au rang de chevalier de l’Ordre National du Mérite.

Sur quels grands enjeux urbains vos travaux de recherche portent-ils ?
J’ai travaillé dans un premier temps sur les cultures urbaines musicales et sportives. Mes recherches portaient alors sur les pratiques culturelles des banlieues et sur l’opposition centre - périphérie. Puis j’ai pris conscience du rôle central de la dimension du genre dans ces études, et je me suis intéressé aux inégalités entre les femmes et les hommes dans la ville. Je n’ai depuis plus quitté ces "lunettes de genre" qui s’intègrent à tous mes travaux et missions.

Plus récemment, et notamment dans le cadre de ma contribution au C2D, j’ai travaillé sur "le sexe de la participation". J’ai tenté de montrer que les débats et les prises de décision sont profondément influencés par notre vision masculine de la ville. J’ai en particulier travaillé sur les nouvelles mobilités urbaines en comptant les femmes et les hommes à pied, à vélo, en voiture, dans les transports en communs dans différents quartiers et à différentes heures de la journée et de la nuit. Des enquêtes en ligne ou la méthode des groupes focus permettent ensuite de comprendre comment les femmes et les hommes expliquent les différences (30 % de femmes à vélo, une piétonne sur cinq la nuit, etc.).

Le constat que les nouvelles idéologies environnementales ne prennent pas en compte ces données m’a également amené à réfléchir à la question de la ville durable. J’en fais une approche critique en étudiant les nouvelles pratiques qui lui sont associées à l’épreuve de nouveaux concepts tels que le care[5] et le genre. Cela ne se limite pas à la seule place des femmes dans la ville mais aussi à toutes les tâches, souvent invisibles, qui leurs sont généralement assignées et qui sont au fondement du pacte social : l’éducation, le soin, la sollicitude envers les personnes les plus vulnérables. J’ai également importé les études des géographes féministes nord-américaines pour montrer que le harcèlement de rue n’est pas seulement une activité nuisible d’hommes mal élevés, mais qu’il a une fonction systémique de tri et de hiérarchisation des femmes et des hommes dans la ville, dans les fonctions les plus traditionnelles qui soient : les hommes légitimes à l’extérieur, les femmes à l’intérieur ou, si elles sortent seules et sans enfants, objectivées comme des objets sexuels, des proies possiblement consentantes. Une grande partie de la littérature sur l’urbain repose sur cette vision implicite de la différence des sexes dans la ville. C’est donc d’une épistémologie féministe que je m’inspire, constatant que les sciences de l’urbanisme et de l’aménagement, sous leur apparente neutralité, sont bien souvent des sciences masculinistes.

Pourquoi vous êtes-vous orienté vers la recherche ?
Je pense que la recherche s’est imposée à moi car je suis de nature curieuse et j’aime trouver une explication à ce que je vois. J’aime aussi faire circuler les savoirs qui sans cela restent confinés à l’université ou dans les laboratoires. De mon passé d’animateur et de pédagogue j’ai gardé le goût de la formation permanente. J’essaie aujourd’hui transformer chacune et chacun en chercheur, d’affûter les regards citoyen en apportant des clés de lecture sur les inégalités dans la ville. L’idée sous-jacente est d’augmenter les capacités les citoyens et citoyennes dans une démarche d’éducation populaire.

A quoi ressemble votre quotidien ?
Aujourd’hui à la retraite, je continue à mener des travaux de recherche dans le cadre d’un éméritat avec mon laboratoire PASSAGES[6]. Je partage donc mon temps entre mes recherches, le C2D et mes responsabilités au sein du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Dans ce cadre, j’ai été auditionné sur plusieurs projets de loi, par exemple la loi égalité et citoyenneté de 2016, ou celle votée en mars dernier portant sur la verbalisation du harcèlement de rue. J’ai également participé à la rédaction de nombreux rapports. Le dernier en date est le rapport du Conseil National de la Ville sur les inégalités femmes - hommes dans les territoires classés politique de la ville (juin 2018).

Quelles sont vos plus grandes fiertés  ?
Je tire une grande fierté d’avoir participé à la réalisation de lois que je considère parmi les plus importantes du 21ème siècle, au sein du Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes. Mes recherches et mon engagement ont coïncidé avec ce moment historique pendant dix ans, que ce soit en tant que chargé de mission à l’Université Bordeaux Montaigne, dans des instances régionales et nationales, ou dans la collaboration avec les différentes ministres et secrétaires d’état qui se sont succédées depuis 2012. Cette aventure m’a permis de rencontrer des femmes et des hommes extraordinaires en France et à l’étranger.

A l’échelle bordelaise, je suis fier d’avoir été le premier chargé de mission égalité femmes - hommes des universités d’Aquitaine et d’avoir accompagné les universités bordelaises dans leur chemin vers la parité, l’égalité professionnelle, la lutte contre le harcèlement sexuel et l’homophobie. Bordeaux Montaigne est aujourd’hui une université en pointe sur ces sujets et ces combats qu’elle ignorait presque totalement au début des années 2000.

Avez-vous des déceptions?
Ces engagements m’ont probablement coûté un poste de Professeur à l’université. J’ai dû faire face à l’hostilité d’un certain nombre de mes collègues, femmes et hommes, qui n’ont pas compris ce que les études de genre, et au-delà les études postcoloniales ou de race, pouvaient apporter aux sciences humaines et sociales, aussi bien au niveau théorique que dans leurs applications les plus concrètes. Mais je n’en tire aucune rancœur car j’ai été aussi soutenu et encouragé par les directeurs successifs de mon laboratoire et les Président.e.s de mon université. J’ai donc eu une très grande liberté pour mener mes travaux, à défaut d’accueil chaleureux dans les équipes des sites où j’enseignais, notamment l’IUT Michel de Montaigne dont j’étais pourtant un ancien élève !

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je continue à m’engager dans le féminisme scientifique et politique, en articulant ma contribution au sein de différentes institutions comme le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, le Conseil National du Sport ou le Conseil National de la Ville pour lesquels je suis régulièrement sollicité, et mon engagement citoyen local au sein du C2D.

Que représente pour vous le Forum urbain ?
Je suis avec intérêt les travaux du Forum urbain même si je n’y suis pas très actif ! J’envisage pour l’avenir de m’investir davantage au sein de ses projets mais il faut que je réfléchisse à la manière dont je peux réaliser des connexions entre mes travaux de recherche et ceux du Forum urbain sans remettre frontalement en question les paradigmes qui soutiennent les recherches de mes collègues, alors que je me sens très proche de beaucoup de leurs travaux.

Quelles sont vos loisirs et passions en dehors de la recherche ?
Mes loisirs peuvent se résumer au triptyque chorale-randonnée-potager ! J’ai toujours un lien fort à la musique : je continue à jouer du violon, même si je n’ai plus le niveau d’avant, et j’ai repris la direction d’un chœur. Habitant dans un village de 90 habitants dans l’Entre-deux-Mers, j’essaye de revenir à un mode de vie respectueux de l’environnement dans une approche écoféministe, que ce soit dans mon mode de vie, mon alimentation ou mes loisirs. L’alliance entre la métropole et ses territoires ruraux me semble être un défi contemporain et une perspective prometteuse pour les villes moyennes d’Europe. C’est ce que j’essaye de vivre au jour le jour dans ma vie quotidienne comme dans mes recherches et mon engagement.




Quelques travaux disponibles en ligne :

• [article] "La métropole et ses territoires : quelles alliances possibles ? : Une autosaisine citoyenne à Bordeaux Métropole", Pouvoirs locaux, 2017

• [article] "Droit aux vacances : pourquoi ferme-t-on les colonies ?", La revue Foeven. Ressources éducatives, 2017

• [article] "La musique marque son territoire" (avec Nicolas Canova), Journal du CNRS, 2017

• [vidéo] "Yves Raibaud – La ville, faite par et pour les hommes", présentation de l’ouvrage éponyme, Librairie Mollat, 2016

• [article] "Durable mais inégalitaire : la ville", Travail, genre et sociétés, vol. 33, no. 1, 2015

• [émission de radio] "L’espace urbain est-il machiste ?", Planète Terre, France Culture, 3 septembre 2014

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[1] Diplôme d’Etudes Approfondies, correspondant désormais à un master 2 recherche

[2] Plus haut diplôme de l’enseignement supérieur français, qui confère une reconnaissance du niveau scientifique et de la capacité à encadrer de jeunes chercheurs, et permet d’être candidate au corps des professeurs des universités

[3] Master "Etude sur le genre : territoires, action publique, développement"

[4] Créé en 2013, le Haut conseil a pour mission "d’assurer la concertation avec la société civile et d’animer le débat public sur les grandes orientations de la politique des droits des femmes et de l’égalité" (référence : décret de création)

[5] Le concept du « care » peut se traduire comme le fait de « prendre soin ». ll est associé au genre car les activités (l’accompagnement, le soin, l'éducation...) qui lui sont associées incombent majoritairement aux femmes

[6] Rattaché à l’Université Bordeaux Montaigne et au CNRS

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