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Aurélie Lalanne, analyste des systèmes urbains

Aurélie Lalanne, analyste des systèmes urbains
Crédit photo : Forum urbain

Enseignant-chercheur au GREThA et à l’IUT Techniques de Commercialisation à Bordeaux, Aurélie Lalanne travaille depuis sa thèse sur la notion de "système urbain", qu’elle a particulièrement étudiée au Canada. Elle continue aujourd’hui à s’y intéresser, et l’applique au cas français et au phénomène de métropolisation.


Quel est votre parcours ?
Après un bac d’économie, j’ai suivi un DUT[1] portant sur les techniques de commercialisation. A cette époque, je ressentais le besoin de me confronter à la formalisation des grandes théories économiques ; je suis entrée à la faculté d’économie, ce qui m’a aussi permis de garder un certain niveau en mathématiques. Puis, suite à un master recherche "Economie régionale industrielle et environnementale", j’ai commencé une thèse sur les systèmes urbains canadiens intitulée "Hiérarchie urbaine canadienne, trajectoires de villes et taille de villes", en partenariat avec l’Institut National de Recherche Scientifique (INRS) de Montréal. Durant ces 4 années j’ai fait de nombreux séjours au Canada, et j’ai aussi été amenée à travailler avec des géographes, ce qui a été une expérience enrichissante. J’ai été recrutée au GREThA et à l’IUT de Bordeaux l’année suivant ma soutenance de thèse, en 2010.

Pourquoi vous êtes-vous orientée vers la recherche ?
Dès la deuxième année de faculté j’ai su que je souhaitais faire de la recherche, car je ressentais le besoin de prendre une certaine hauteur par rapport aux enjeux auxquels je m’intéressais. Ce qui me plait dans la recherche, ce sont les dimensions de liberté et de créativité : trouver et défendre de nouvelles idées, nuancer des idées existantes… La recherche demande une grande polyvalence, car il faut être à la fois économètre[2]/statisticien, avoir un esprit ouvert et critique, et disposer de qualités rédactionnelles.

A quels grands enjeux urbains vos travaux répondent-ils ?
Il est pour moi difficile de répondre à cette question. Mes travaux, pour le moment, ne répondent pas frontalement à un enjeu urbain en particulier comme c’est le cas pour les travaux que certains économistes peuvent mener sur l’immobilier ou sur la mobilité. Il arrive que penser certains éléments théoriques, techniques ou conceptuels nous éloigne dans un premier temps du terrain afin de construire une pensée propre pour trouver, dans un second temps, une application sur un objet d’étude (la ville et les territoires en ce qui me concerne). Je regrette que l’on pense de plus en plus la recherche en termes d'opérationnalité à court ou moyen terme, et que l’on ne prenne pas plus le temps de mûrir de nouveaux regards sur les travaux antérieurs. Je reste néanmoins convaincue que l’intérêt de nos travaux est à terme du côté de leur application et de leur caractère opérationnel.

Je travaille depuis ma thèse sur les systèmes urbains et leur organisation dans un contexte de métropolisation. Ces études permettent d’offrir une vision de la structure hiérarchique des pays ou des régions, et de la modification de cette organisation selon les contextes (métropolisation, guerres, chocs macroéconomiques). Après ma thèse, je me suis  intéressée aux processus de croissance stochastiques[3] et aux phénomènes de co-intégration au sein des systèmes. J’ai cherché à développer des outils pour détecter ces processus qui semblent dominer dans les systèmes urbains. Pour le moment, nous avons détecté plusieurs éléments : tout d’abord plus de 75% des villes semblent obéir à un processus de croissance aléatoire en particulier au cœur de la distribution ; ensuite, les processus de co-intégration ne semblent dus ni à la spécialisation ni à la localisation des villes, contrairement à ce que certains travaux ont pu déclarer. Les implications de ces résultats sont nombreuses et entrent notamment en rupture avec l’idée d’un modèle déterministe de croissance urbaine ou territoriale.

A quoi ressemble votre quotidien en tant qu’enseignant-chercheur ?
Mes activités d’enseignement à l’IUT sont regroupées sur le premier semestre et j’apprécie beaucoup le fait d’être dans une petite équipe pédagogique avec un très bon contact avec les étudiants. Le reste de l’année, je me consacre à la recherche et mon quotidien est alors plus aléatoire car tout dépend des projets de recherche en cours et de mon avancement. En tant qu’enseignant-chercheur, selon la tâche que nos avons à accomplir dans la journée, nous endossons des rôles différents : face aux élèves nous sommes placés dans un rôle de "sachant" (tout en restant conscients que nous ne détenons pas toute la connaissance) ; en tant que chercheurs c’est l’inverse, nous devons ignorer pour continuer à chercher, alors que nous possédons un certain savoir. C’est la position un peu schizophrénique de l’enseignant-chercheur que je trouve fascinante et très riche. Douter de son savoir pour créer, et ne pas douter pour pouvoir le transmettre.

Quelles sont vos réussites et vos fiertés ?
En tant que chercheur on tire évidemment une grande satisfaction lorsque l’on est publié, mais aussi lorsque l’on reçoit lors de conférences des retours de personnes à qui nos propos font écho. Dans la recherche, la gratification est souvent à moyen ou long terme et l'on peut parfois s’essouffler : le contact avec la société civile est alors important car cela permet de trouver un sens et une source de motivation à ce que l’on fait. L’enseignement est ce qui permet d’être gratifié à court terme dans notre métier, et j’apprécie particulièrement de pouvoir suivre de près pendant 2 ans des étudiants, discuter avec eux, avoir leur retour sur les cours que je leur prodigue. C’est une façon de rester arrimée à une réalité que la recherche peut faire perdre de vue parfois.

Quels sont vos projets ?
Après le Canada et l’Australie, j’ai aujourd’hui envie de m’intéresser aux systèmes urbains régionaux en France, dans le contexte du passage aux "grandes" régions et de la régionalisation des politiques européennes. Pour l’instant je travaille plus particulièrement sur le fonctionnement du système urbain de la région Nouvelle-Aquitaine, mais j’aimerais élargir cette recherche à d’autres régions. C’est une façon pour moi de me rapprocher de l’économie territoriale, des enjeux spécifiques au terrain que ce soit au niveau méthodologique ou théorique, mais aussi des enjeux de développement économique des territoires.

En parallèle, je souhaite continuer à travailler sur des sujets comme la détection des processus stochastiques de croissance urbaine via notamment les processus de co-intégration et de racine unitaire. Ces travaux, aussi techniques soient-ils pour le moment, permettent à la fois d’observer les différents processus de croissance à l’œuvre au sein d’un système urbain (si possible sur le long terme) et de revenir sur la dimension prescriptrice des travaux sur la croissance urbaine publiés depuis plusieurs décennies. L’objectif à terme est d’asseoir les choses au niveau technique et théorique pour finalement donner à ces travaux une dimension plus opérationnelle, mais aussi de les rendre accessibles aux sphères politiques et locales.

Que représente le Forum urbain pour vous ?
Le Forum urbain est pour moi une bulle d’oxygène car il permet de rencontrer des chercheurs qui travaillent sur la ville dans d’autres disciplines, et que l’on ne croise que très peu. Et puis, c’est aussi une passerelle vers la société civile, ce qui me tient beaucoup à cœur.

Quels sont vos loisirs et passions en dehors de la recherche ?
J’ai une passion pour la psychanalyse : je lis  beaucoup de livres sur le sujet et j’assiste régulièrement à des séminaires sur des grands sujets sociétaux organisés par une école de psychanalyse bordelaise.

Le sport est aussi une activité essentielle pour moi : j’ai fait beaucoup d’escalade et de sports de montagne. En ce moment, je renoue avec l’escrime, mon premier amour sportif, que j’ai commencé à pratiquer dès mes 5 ans. L’eau est aussi un élément qui me permet de retourner au calme et de me couper du reste du monde. Paradoxalement, considérant mon travail, rester assise à lire n’est pas évident pour moi, je m’agite beaucoup. Les choses de l’esprit et de l’intellect ne suffisent pas du tout à me nourrir mais elles me sont nécessaires.



Quelques travaux disponibles en ligne :

• [émission de radio] "L’économie des villes (4/4) : La guerre des métropoles" (avec Frédéric Gilli et Céline Vacchiani-Marcuzzo), Entendez-vous l’éco ?, France culture, 26/10/2017

• [article] "10 ans de métropolisation en économie : une approche bibliométrique" (avec Guillaume Pouyanne), Cahiers du GREThA, 2012

• [rapport] "La métropolisation, entre approfondissement et détournement. Controverses économiques du début du XXIème siècle" (avec Guillaume Pouyanne), rapport de recherche pour le PUCA, 2011

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[1] Diplôme Universitaire de Technologie

[2] Economiste spécialisé en économétrie, méthode d'analyse des données économiques qui, par l'utilisation de la statistique, s'attache à établir des relations de caractère mathématique entre les phénomènes étudiés (source : Larousse)

[3] Se dit de phénomènes qui, partiellement, relèvent du hasard et qui font l'objet d'une analyse statistique (source : Larousse)

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