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Agnes Villechaise, sociologue des milieux discrédités

Agnes Villechaise, sociologue des milieux discrédités

Agnes Villechaise est Maître de conférences en sociologie à l’Université de Bordeaux. Co-fondatrice du master "Problèmes sociaux et politiques urbaines" et responsable du master "Intervention et innovation sociales", elle est spécialiste de la ville et tout particulièrement de l’étude des grands ensembles et de leurs habitants. Portrait.


Quelles sont vos grandes thématiques de recherche  ? 
J’ai longtemps travaillé sur le sujet de ma thèse qui portait sur l’expérience des habitants des grands ensembles de la rive droite et du quartier Saint-Michel à Bordeaux. Au fil des partenariats avec des collègues, j’ai été amenée à travailler sur l’illettrisme, la démocratie locale, mais j’ai toujours gardé comme fil rouge la ville et les grands ensembles des quartiers défavorisés. Je me suis ensuite orientée de plus en plus vers les effets sur ces quartiers des rénovations urbaines et des politiques de relogement. Puis en 2013, j’ai commencé à questionner la dimension de la religion dans l’identité migratoire chez les jeunes, qui me semblait importante dans mon travail sur les grands ensembles. Cela m’a permis de retrouver la dimension sensible du terrain que j’apprécie tant et que j’avais perdue en privilégiant l’analyse des politiques publiques. J’ai aujourd’hui resserré mes recherches sur le rapport à l’islam des jeunes, et la manière dont il est relié à une forme de critique sociétale, voire de rejet des institutions.

Comment vous êtes vous orientée vers la recherche ?
C’est en franchissant des étapes que j’ai fini par faire de la recherche. Ce n’était pas du tout un horizon envisageable pour moi quand j’étais au lycée, car que je viens d’un milieu populaire et que je n’étais pas proche du monde universitaire. Je voulais être professeure dans le secondaire, et j’étais bonne élève donc je suis allée en prépa BL[1] où j’ai découvert la sociologie. J’ai décidé de poursuivre en lettres modernes tout en continuant à étudier partiellement la sociologie, et j’ai réalisé que le mémoire de licence m’intéressait car j’aimais beaucoup le travail de terrain. J’ai par la suite décidé d’abandonner les lettres pour la sociologie sans pour autant être certaine de vouloir faire de la recherche. Mes enseignants de master, François Dubet et Didier Lapeyronnie[2], m’ont alors proposé de participer à une recherche de terrain sur les grands ensembles, et cela m’a donné envie de poursuivre avec une thèse.

Quel est selon vous l'apport de vos recherches pour les grandes questions urbaines ? 
Je pense malheureusement que beaucoup de résultats de recherche restent inconnus des sphères décisionnelles notamment dans le domaine de la politique de la ville. Cela induit une certaine confusion dans les prises de décisions que je trouve dommage. Par exemple, beaucoup de travaux montrent que les résultats des politiques de mixité sociale sont mitigés, et pourtant cela reste l’objectif de nombreuses politiques urbaines aujourd’hui. Ce sont des politiques qui, selon moi, n’intègrent pas assez les discussions et les chercheurs dans la prise de décision. Mais il faut dire que de mon côté je ne publicise pas forcément assez mes résultats de recherche.

Auriez-vous une anecdote à partager sur une réussite ou un échec dans votre vie de chercheur ?
J’ai plutôt un sentiment général que je souhaiterais partager concernant la sociologie, qui nous construit beaucoup. Ce qui me touche dans mon métier, c’est la possibilité d’aller comprendre par soi-même les réalités sociales spécifiques à un milieu dont on entend parler, mais que l’on ne fréquente pas. Quand j’ai commencé à travailler sur les grands ensembles dans les années 90, au moment des premières émeutes urbaines, ces lieux étaient décrits comme des mondes à part ; le fait de s’y rendre pour faire des enquêtes de terrain a détruit beaucoup d’idées préconçues que l’on peut avoir. J’y ai découvert que ce monde que l’on décrivait comme très différent du mien ne l’était finalement pas tant que ça, et cela m’a fait prendre conscience de la prudence avec laquelle il fallait entendre ce qu’il se dit des milieux sociaux dont on parle souvent maladroitement. Le sociologue est là pour rendre compte de la complexité de la société et détruire les idées fausses. C’est un enrichissement personnel très fort et valorisant qui nous amène à être plus tolérants avec l’altérité.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je dirige avec ma collègue Laetitia Bucaille[3] un ouvrage collectif qui s’intitule Désirs d’Islam, et qui réunit les contributions d’un certain nombre de chercheurs qui travaillent sur l’expérience de la condition musulmane avec un regard critique. Je voudrais également approfondir l’une de mes thématiques de recherche qui porte sur les jeunes femmes musulmanes, afin d’être en mesure de publier sur ce sujet au printemps 2020. En parallèle, je participe à une étude ethnographique sur les lieux alternatifs (écovillages, fermes associatives… ou comment faire société autrement), car les thèmes de l’émancipation personnelle comme de l’action collective, très présents sur ces "tiers-lieux" innovants, m’intéressent particulièrement. A terme j’aimerais réussir à mieux équilibrer mon temps dédié à la recherche et celui dédié à l’enseignement.

Que représente pour vous le Forum urbain ? Que vous apporte-t-il ?
Je trouve très positif cette mise en lien du milieu universitaire avec la sphère professionnelle et notamment avec l’expertise locale. Cela permet selon moi de montrer que la recherche existe, et l’ancrer dans un tissu plus opérationnel nourrit notre connaissance des acteurs urbains.

Avez-vous des loisirs ou des hobbies en dehors du travail ?
En dehors du bureau je fais du théâtre, du yoga, de la terre cuite, j’écris un peu aussi, et je dessine… j’essaie en tout cas !  Et puis j’aime la randonnée, le vélo, les voyages, et déguster du vin entre ami.e.s !

Auriez-vous une lecture ou un film à nous conseiller ?
Un film que j’ai adoré l’an dernier : 3 Billboards qui retrace l’histoire d’une femme dont la fille à été violée et tuée et qui décide d’obtenir justice. C’est un film très nuancé qui présente une réalité sociale dans laquelle la distinction entre le bien et le mal demeure floue. Je conseille aussi l’écoute du chanteur Français Ben Mazué que j’apprécie beaucoup. Enfin, j’offre souvent ces deux ouvrages que j’adore : Oreille Rouge d’Eric Chevillard, toujours très caustique, et le recueil de poèmes, La Fable du Monde de Jules Supervielle.

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[1] Classe préparatoire en lettres et sciences sociales

[2] Sociologues ayant enseignée à l’Université de Bordeaux ; le premier est aujourd’hui professeur émérite, et le second professeur à l'université Paris-Sorbonne - Paris IV

[3] Laetitia Bucaille est sociologue du politique, Maître de conférences à l’Université de Bordeaux et spécialiste des conflits post coloniaux au Moyen Orient.

Quelques travaux disponibles en ligne :

• [article] « L’affirmation religieuse des jeunes musulmans », Agnès Villechaise et Lætitia Bucaille, « L’affirmation religieuse des jeunes musulmans », Revue européenne des sciences sociales [En ligne], 56-2 | 2018

• [article] "La banlieue sans qualités. Absence d'identité collective dans les grands ensembles" In: Revue française de sociologie, 1997, 38-2. L'économie du politique. pp. 351-374.

• [article] "Résistances à l'infériorisation sociale chez les personnes en situation d'illettrisme" Villechaise-Dupont Agnès, Zaffran Joël. In: Revue française de sociologie, 2001, 42-4. pp. 669-694.



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