Université de BordeauxCluster of excellence

Quand la métropole fait conflit

La métropole vécue et perçue "par le bas" est l'un des axes du projet de recherche partenariale "Bordeaux, la métropole en partage ?" inscrit dans le programme POPSU. Un focus est fait sur les contestations contre la métropole et ses grands projets, qui sera discuté lors du prochain atelier national POPSU le 21 octobre. Teasing.

Dernière mise à jour jeudi 01 octobre 2020
Manifestation contre le surf park qui a rassemblé des collectifs de lutte contre les grands projets sur le grand ouest, et dénonce la métropolisation comme processus responsable de ces mutations.Manifestation contre le surf park qui a rassemblé des collectifs de lutte contre les grands projets sur le grand ouest, et dénonce la métropolisation comme processus responsable de ces mutations.
Crédit : Terres communes


Diplômée de Sciences Po Bordeaux, Marine Luce a réalisé son mémoire de master sur le sujet des contestations contre le projet Euratlantique à Bordeaux. Elle poursuit ses travaux dans le cadre du projet POPSU "Bordeaux, la métropole en partage ?" par le biais d'une thèse CIFRE accueillie par Bordeaux Métropole. Il s'agit cette fois d'élargir le regard à d'autres formes et objets de contestation de la métropole, que celle-ci soit le fait de ses habitants ou de ceux des territoires voisins.

Marine Luce présentera ses premiers travaux lors de l'atelier national POPSU "Quand la fabrique de la métropole devient l'affaire de tous..." qui aura lieu à Brest le 21 octobre (programme ici et là le formulaire d'inscription pour une participation en ligne ou en présentiel). Nous lui avons posé quelques questions pour en savoir plus et vous donner envie d'y assister ! 

Forum urbain : Quel est l'objectif de ta recherche ?

Marine Luce : L’objectif est de rendre compte de formes discrètes de participation politique qui se construisent en dehors des espaces institutionnels, et sont souvent perçues comme illégitimes par les élus et les techniciens. Les conflits d’usages, les conflits liés aux projets urbains et aux politiques urbaines nécessitent pourtant un investissement particulièrement fort des citoyens. Ils prennent des formes variées allant de la manifestation à la négociation, qui ont pour point commun de porter une vision particulière du développement métropolitain, et d’adresser une demande de reconnaissance. Ces mobilisations sont porteuses de contre-récits métropolitains, qui se construisent en opposition au modèle de la métropole attractive ; elles semblent dessiner des espaces de construction politique et de socialisation citoyenne visant l'élaboration d’alternatives pour les territoires métropolitains. Telle est du moins l'hypothèse que je compte explorer durant ma thèse.

FU : Sur quoi portent les contestations auxquelles tu t'intéresses ?

ML : Elles se construisent contre de ce que l'on appelle maintenant communément les "grands projets inutiles et imposés", et plus largement vis-à-vis du processus de métropolisation qui concentre les activités et les populations dans les grands centres urbains au détriment des campagnes. Elles portent aussi, en filigrane, sur les espaces décisionnels métropolitains jugés trop technocratiques et opaques. 

FU : Comment ces conflits se traduisent-ils concrètement ?

ML : Ils prennent différentes formes. Je m'intéresse par exemple à la contestation dans l'espace médiatique à travers l'exemple du "Front de Libération Bordeluche contre le Parisianisme" qui avait agité l’arrivée de la LGV à Bordeaux en 2017. Ce compte numérique a rencontré beaucoup de succès en tournant en dérision le récit territorial promettant un cadre de vie privilégié dans une métropole dynamique, estimé trompeur face aux défis urbains et sociétaux auxquels est confrontée la métropole (congestion, hausse du prix de l’immobilier, réchauffement climatique, préservation de l’identité locale et régionale…). Les détenteurs de ce compte s'apparentent à ce que le sociologue Lilian Mathieu qualifie de "nouveaux militants", caractérisés par "leur capacité à mettre en scène les motifs de leur indignation et à mener des actions souriantes"[1].

Je m'intéresse aussi à des formes de mobilisation plus "expertes" comme celle du collectif TransCub qui joue un rôle de lobby citoyen en contrôlant les décisions métropolitaines, en interpellant les élu.e.s et en investissant les espaces institutionnels de participation pour porter leurs revendications. Le collectif a ainsi joué un rôle dans le choix du tramway plutôt que du métro à Bordeaux, et permis l’abandon d’un projet de pont dans l'axe de la place des Quinquonces.

En dehors des métropoles, les mobilisations peuvent également prendre la forme de Zones à défendre (ZAD). Il n’est alors plus question de chercher à interpeller les élu.e.s mais plutôt d’utiliser la désobéissance civile pour défendre un espace de l’urbanisation pour des raisons écologistes, et/ou sociales... Dans certains cas, ces mobilisations parviennent à réunir collectifs de riverains et militants écologistes autour de la dénonciation d'un opposant commun : la métropolisation. Ils considèrent que celle-ci ne s’arrête pas aux frontières de la métropole, mais poursuit des objectif de développement économique et de "bétonisation" jusqu’à son hinterland, sur lequel elle s’appuie pour obtenir des ressources, s’étaler et rester compétitive.

FU : Quels enseignements tirer de tout cela ?

ML : Ces mobilisations dénoncent la métropole et cherchent à exister dans la construction des politiques et des projets urbains, en dehors des espaces institutionnels de participation estimés trop consensuels et peu enclins à intégrer le conflit ou la critique dans les processus de décisions. On distingue ainsi la création de nouveaux espaces politiques, entendus comme des "espaces de mobilisation, de repérage collectif des enjeux et de constitution d’une capacité collective d’action où s’exprime et s’affrontent publiquement des positions, des intérêts et des conflits"[2]. Ces conflits ne sont toutefois pas incompatibles avec des formes de participations plus institutionnelles, comme on le voit avec le cas du collectif TransCub. Souvent d’ailleurs les deux processus sont imbriqués et peuvent donner lieu à des innovations en termes de dispositifs, comme ce fut le cas à Montréal où les "luttes urbaines" ont conduit la ville à se doter de nouveaux outils démocratiques et participatifs[3]. Finalement, opposition et participation partagent un objectif commun, celui de faire évoluer les institutions, le pouvoir et la fabrique de la métropole ; elles témoignent d’une volonté croissante des citoyen.ne.s d’être inclu.e.s dans les processus de la transformation de leur territoire.

----

[1] Mathieu Lilian, "Un “nouveau militantisme” ? À propos de quelques idées reçues", Contretemps, 2008

[2] Gilles Pinson, Gouverner la ville par projet. Urbanisme et gouvernance des villes européennes, Presses de Sciences Po, 2009

[3] Pierre Hamel, Action collective et démocratie locale: les mouvements urbains montréalais, Presses de l’Université de Montréal, 1991




HAUT