Laura Brown, l’alliance des mondes de l’architecture et de l’immobilier

Laura Brown

Architecte de formation, Laura Brown a soutenu en juin 2017 une thèse consacrée à l’internationalisation de la profession d’architecte. Aujourd’hui enseignante-chercheuse en architecture, urbanisme et aménagement à l’École supérieure des professions immobilières (ESPI) et membre du laboratoire ESPI2R, elle s’attache à allier les mondes de l’architecture et de l’immobilier.

Entretien réalisé par Elya Techer, stagiaire au Forum urbain en 2026.
Pouvez-vous nous décrire votre parcours ?

Je suis architecte, diplômée par l’État, habilitée à la maîtrise d’œuvres en nom propre. J’ai ensuite travaillé quelques années en tant qu’architecte dans des agences d’architecture et d’urbanisme. Et puis, je me suis réorientée vers la recherche et l’enseignement. J’ai réalisé une thèse de doctorat en sociologie à l’Université de Bordeaux, au laboratoire PAVE (Profession Architecture, Ville et Environnement) de l’École Nationale Supérieure d’Architecture et de Paysage (ENSAP). Depuis cette thèse, j’ai réalisé un post-doctorat sur les enjeux des ressources en eau potable et des tensions liées à l’aménagement des territoires sur cette ressource. Et suite à cela, depuis 2020, j’occupe un poste d’enseignante-chercheuse. Aujourd’hui, je suis professeure adjointe à l’École Supérieure des Professions Immobilières (ESPI) à Bordeaux.


A quels grands enjeux urbains vos travaux de recherche répondent-ils ?

La question qui relie mes travaux, c’est la question des acteurs qui fabriquent la ville. Qui sont-ils ? Ils sont une multiplicité. J’essaye, en tant que sociologue de l’urbain, de mieux les comprendre, comprendre leurs trajectoires, leurs parcours, leurs intérêts, les valeurs qui les amènent à pratiquer aussi bien dans le cadre public que privé. Et je cherche à comprendre les tensions aussi qui peuvent émaner dans ces groupes d’acteurs pour fabriquer la ville contemporaine.

On travaille sur différents projets en tant que chercheurs. Moi, je travaille en ce moment sur les questions de transition en urbanisme. Comment les acteurs de la ville s’attachent, entrent dans des sentiers de transition. Un enjeu qui est important à mes yeux en urbanisme, c’est la question de la reconstruction de la ville sur elle-même. C’est vrai qu’aujourd’hui, beaucoup de métropoles ont urbanisé, d’abord dans une forme d’étalement urbain, ensuite sur des friches en recyclage urbain. On arrive un peu au bout de ces modèles d’aménagement. La question que je me pose dans certaines de mes recherches, c’est l’enjeu de réhabiliter l’existant, de reconstruire la ville sur elle-même. Ça demande de réorganiser les pratiques, les modèles économiques pour y arriver. J’interroge tout un ensemble d’acteurs de ce monde-là, de la réhabilitation, de la reconstruction de la ville sur elle-même.

C’est un des enjeux, je crois, d’avenir pour les villes du XXIe siècle.Les architectes et les professionnels de l’immobilier font partie intégrante du système d’acteurs qui fabriquent la ville, ils ont une approche urbaine globale qui dépasse la conception de bâtiments. Mes travaux de sociologie des professions participent à mieux comprendre comment ces professionnels organisent leurs pratiques, activités, formations et adaptent leurs missions à de nouveaux enjeux.


A quoi ressemble votre quotidien en tant que chercheur ?

Mon quotidien, je jongle entre des missions d’enseignement, puisque c’est quand même une des principales missions, c’est que j’enseigne à différentes classes, dès le post-bac jusqu’au Master 2. J’enseigne des cours d’architecture, des cours d’histoire des villes, des cours de méthodologie de la recherche pour accompagner les élèves à réaliser des mémoires. Et puis, j’ai plusieurs programmes de recherche dans lesquels je produis de la recherche ou j’encadre certaines personnes qui m’accompagnent pour les réaliser. J’ai aussi tout un volet de travaux plus administratifs, d’accompagnement de mes étudiants, de leurs projets d’alternance, d’être aussi partenaire des entreprises. L’école dans laquelle j’enseigne, la spécificité, c’est que les étudiants sont en alternance. Donc, on a tout un réseau de partenaires, d’entreprises de promotion immobilière, d’aménageurs, de gestionnaires de patrimoine. Et tous ces réseaux-là, il faut qu’ils s’entretiennent. Je travaille aussi à monter des partenariats sur des sujets qui relient les mondes de la recherche et la pédagogie.


Quelles sont vos plus grandes réussites ou vos plus grandes fiertés dans votre parcours de chercheur ?

La plus grande réussite, c’est d’accompagner les élèves jusqu’au bout de leur diplôme, de les voir s’insérer dans des voies réfléchies dans leur parcours de formation, discutées, mûries en entreprise et sur les bancs de l’école. J’apprécie vraiment accompagner des personnalités à s’épanouir dans ce qui les rend bien, trouver leur voie professionnelle. Garder le contact avec des alumni, quand j’ai des élèves qui reviennent me voir, qui reviennent à l’école, qui reviennent témoigner auprès d’autres élèves, je trouve des moments assez forts, importants, des moments de soutenance, des mémoires. De voir l’accomplissement des parcours des étudiants, c’est ce qui m’anime dans mon rôle d’enseignante.

Et puis, sur le plan de la recherche, c’est de voir des publications comme des ouvrages, des ouvrages collectifs qu’on peut réaliser dans le cadre de nos parcours de profs, de relier un ouvrage qu’on a réalisé récemment avec Geoffrey Blain, qu’on a co-dirigé, qui s’appelle « Les grandes notions de l’urbanisme pour les métiers de l’immobilier ». Et c’est quand même une fierté parce que c’était un but en soi de rapprocher ces mondes de l’immobilier et de l’urbanisme qui se connaissent finalement assez mal. Donc ça, je pense que c’est une des fiertés récentes dont je peux témoigner.


Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Ce serait d’encadrer des thèses de doctorat. En ce moment, j’occupe un poste de professeure adjointe avec plusieurs missions et plusieurs programmes de recherche. J’espère pouvoir avoir plus de programmes à l’échelle européenne, et me diriger doucement vers l’habilitation à diriger les recherches pour ensuite, à mon tour, pouvoir diriger certaines thèses.


Que représente pour vous le Forum urbain ? Que vous apporte-t-il en tant que chercheur ?

Le Forum urbain, je le côtoie depuis que j’ai démarré ma thèse, et il m’a apporté une ouverture disciplinaire sur le monde de l’urbain. J’ai pu côtoyer des politistes, des économistes, des sociologues, des architectes, des géographes, des urbanistes, donc finalement toute la diversité des acteurs qui participent à penser la ville, à la concevoir, à la gérer. C’est avant tout un réseau, une communauté aussi, entre les différents laboratoires de Bordeaux. C’est un endroit qui participe à la culture globale des étudiants mais aussi des professionnels en organisant des tables rondes, des discussions autour d’ouvrages récents publiés par d’autres confrères. C’est un lieu de rassemblement, convivial. Un lieu où on peut échanger sur des thèmes qui nous animent, qui nous passionnent. Pour moi, c’est une belle communauté qui est assez unique, aussi originale en France, donc on a la chance de pouvoir y participer à Bordeaux.


Vous êtes architecte de formation et diplômée d’un doctorat de sociologie. Quel défi profondément actuel jugez-vous le plus crucial au regard de vos recherches ?

Un des défis majeurs aujourd’hui qui se posent à la fois aux architectes, aux sociologues et aux acteurs de l’immobilier et de l’urbanisme, c’est la manière de produire la ville sur elle-même et notamment la question de l’habitat. L’habitat qui est entendu au-delà de la question du logement qui est parfois traité par le monde de l’immobilier en tant que tel, comme un objet matériel, un produit capitalistique qui a une valeur sur le marché de rendement, etc.

Pour nous, architectes, sociologues, ça va être l’enjeu de considérer au-delà du logement, l’habitat, pour amener toute cette réflexion sur les usages qu’on fait de nos lieux de vie qui sont habités, qui sont denses de plus en plus et donc se pose la question de comment habiter aujourd’hui et comment produire un habitat convenable, abordable pour tous demain. La question de l’abordabilité, c’est un des thèmes fondamentaux dans les questionnements politiques aujourd’hui. Comment des familles peuvent accéder de manière économique, soutenable à des logements, à des habitats en centre-ville.


Pour vous, comment doit-on repenser la recherche ?

C’est vrai qu’en France, on est assez connu pour avoir une administration très en silo. Et ça se retrouve aussi dans la manière dont on forme les futurs professionnels. Les architectes, les ingénieurs, les urbanistes, les paysagistes, les professionnels de l’immobilier se connaissent peu depuis leur formation et ça se répercute. Ça se retrouve jusqu’à leur pratique professionnelle.

Un des enjeux auxquels on participe en tant que chercheur, j’espère, et avec le Forum urbain notamment, c’est de participer à décloisonner ces activités, ces représentations qui sont parfois très ancrées sur ce que font les uns, ce que font les autres. Mais il y a beaucoup de méconnaissances aussi. Un des enjeux, c’est aussi de réussir à faire projet autour de certains thèmes qui peuvent rassembler.

La question de la réhabilitation, c’est un thème intéressant qui met autour de la table des ingés, des archives, des économistes, des juristes, des urbanistes, bien sûr. C’est un exemple, mais il y en a énormément. Mais je pense que l’idée de trouver des projets qui peuvent réunir et faire avancer toutes nos professions dans un but commun d’amélioration du cadre bâti et de l’environnement serait une bonne chose.


Vos recherches ont-elles influencé un quelconque changement au regard de vos habitudes ou vos cheminements de pensée, et si oui, lesquels ?

C’est vrai que dans les recherches que je mène actuellement, on s’interroge beaucoup sur le vocabulaire de la transition qui est un terme valise, qui n’a pas une définition très précise mais qui est finalement un mot de plus pour qualifier la ville durable, la ville résiliente, la ville frugale, la ville recyclable, la ville régénérée, etc.

En fait, les recherches me servent souvent à remettre en question mon quotidien dans le sens où on utilise tout le temps des termes pour qualifier notre environnement et pour se l’approprier, pour y évoluer correctement. Donc c’est vrai que j’ai un peu cet intérêt-là pour la sémantique et pour l’étymologie, d’où proviennent les mots qui les produisent, à quoi ils servent tous ces discours rhétoriques. Je pense que c’est un peu une petite obsession, mais aussi ce qui m’interpelle, c’est bien sûr l’architecture, le cadre physique dans lequel on évolue.

Quand on se promène dans les rues de Bordeaux, dans les quartiers sud, notamment près de la gare ou des Capucins, ce qui m’interpelle au regard de mes recherches sur la question de la réhabilitation, c’est de plus en plus d’immeubles mis en péril, étayés, abandonnés, vidés, vacants. Donc ça, c’est quelque chose que j’observe quotidiennement, dès que je sors pour mes activités personnelles ou autres. Tout ce que je peux observer en recherche, forcément m’habite. Et donc j’ai un regard là-dessus, de quasiment cartographier les rues dans lesquelles je passe, regarder les dépôts de permis de construire, les déclarations préalables, ce genre de choses.


Est-ce que vous lisez encore en ce moment ? Et sinon, quels sont vos passe-temps ?

J’ai lu un bouquin récemment qui m’a beaucoup plu. C’est un classique qui s’appelle Elles de Alba De Céspedes. C’est un livre profondément féministe sur les conditions des femmes d’après-guerre en Italie. C’est une histoire intergénérationnelle entre des mères, des filles, leur environnement masculin et le rôle qu’elles ont dans la société. C’est un livre extrêmement beau, parfaitement écrit. Ça m’a beaucoup inspirée aussi pour l’écriture. Je le recommande.


Quelques travaux disponibles en ligne :
● [rapport] Adéquation demande-ressource en eau dans un contexte de changement global. Projet ADEQWAT, PAVE/ENSEGID/LYRE/BRGM, avril 2020.
● [article] « De la formation internationale des architectes aux effets sur les parcours professionnels », Cahier RAMAU n°9, décembre 2017.
● [thèse] « La condition internationale des architectes. Le monde en référence : représentations, pratiques et parcours », thèse de doctorat en sociologie sous la direction de Guy Tapie, Université de Bordeaux, 2017.
● [article] « Internationalisation de la profession d’architecte : analyse de processus de fabrication de projets », actes des rencontres doctorales en architecture 2015, ENSA Marseille, 3-5 septembre 2015.
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[articles] Portraits d’architectes sur ArchiBat Mag.

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[1]  Formation en alternance d’un an suite au Master, qui permet légalement aux diplômés de porter le titre d’architecte.

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