Entretien réalisé par Elya Techer, stagiaire au Forum urbain en 2026.
Pouvez-vous nous décrire votre parcours ?
J’ai d’abord fait un DUT[1] de publicité qui était pour moi une manière de comprendre la société, proche du journalisme, mon premier choix. Ce DUT m’a amenée vers la sociologie et là, ça a été un coup de foudre.
Venant du Venezuela, j’ai commencé à travailler sur les inégalités Nord-Sud, puis sur les questions de genre. Pendant plus de dix ans, j’ai étudié mon pays natal[2], notamment ce que la participation citoyenne faisait aux relations entre les femmes et les hommes, dans la famille comme dans la sphère dite publique.
J’ai ensuite gardé ce fil de la participation citoyenne en l’étudiant auprès des enfants du conseil municipal des enfants à Bordeaux, autour de leur éducation à la citoyenneté et de leur perception du politique.
J’ai aussi travaillé en collectivité. J’étais cheffe de projet politique de la ville et chargée de la cohésion sociale. Je voulais passer de l’autre côté de la « scène », comme dirait Goffman, et contribuer plus directement à améliorer la vie des personnes. Cette expérience m’a donné envie de revenir à la recherche avec une dimension action très présente, main dans la main avec les partenaires du terrain : bailleurs, prévention spécialisée, collectivité, établissements scolaires, centres sociaux et les associations au premier plan.
Aujourd’hui, je travaille sur les formes de participation diffuses et informelles pour questionner la manière dont se construit la citoyenneté chez les personnes exclues du système politique. Les méthodes sont également au cœur de mes travaux, de plus en plus dans une démarche de recherche-création, en collaboration avec des artistes autour de la photographie, de la danse ou du théâtre.
À quels grands enjeux de recherche urbaine vos travaux répondent-ils ?
Mes travaux croisent différents enjeux de la fabrique urbaine. Quelle place est accordée aux citoyens et aux citoyennes dans la construction des projets et des territoires ? À quel âge les enfants et les jeunes sont-ils considérés dans la fabrication de la ville ?
On mobilise souvent les habitants et les habitantes pour obtenir leur parole, mais est-ce qu’on en fait vraiment quelque chose ? Pas encore assez.
Mes recherches sont comme de petites fenêtres qui permettent de voir ce que la ville veut dire à hauteur d’enfant ou ce que l’appartenance à un territoire signifie pour une femme vivant dans un quartier populaire.
Quelles sont jusqu’ici vos plus grandes réussites ou vos plus grandes fiertés ?
Réussite, je ne sais pas. Mais ce qui me fait très plaisir, c’est de sentir que ce que je fais a du sens pour moi et une certaine utilité sociale.
Je m’épanouis beaucoup dans l’exploration méthodologique développée ces dernières années. J’apprends aux côtés des personnes avec lesquelles je travaille, dans les quartiers et dans les organisations. Ces démarches permettent de décentrer mon propre regard. Elles élargissent les espaces des possibles, je trouve ça vraiment précieux.
Je suis aussi très attachée à favoriser la rencontre des mondes : sciences et société, action publique et citoyens, mais aussi arts et sciences.
Qu’est-ce que vous a apporté le Forum Urbain ?
J’ai d’abord travaillé au Forum Urbain et contribué aux passerelles entre les professionnels de la ville et le monde de la recherche. J’ai ensuite eu l’opportunité d’y porter un projet de recherche-action en tant que chercheuse : le projet SCIVIQ[3]. J’ai aussi tutoré des projets avec des étudiants de Sciences Po Bordeaux et de l’ENSAP.
Pour moi, c’est un espace de rencontre entre la recherche et celles et ceux qui fabriquent la ville, de mise en commun des préoccupations, des concernements.
Vous avez travaillé sur le sujet de la démocratie participative. En tant que chercheuse, que pensez-vous du sujet de la recherche participative ?
La recherche participative est un sujet complexe : il y a plein de manières de faire participation dans la recherche.
Je pense que la recherche est attendue sur une forme de proximité avec les réalités qu’elle étudie. Il y a un enjeu de permettre sa circulation, de favoriser sa diffusion et de la rendre partageable. Pour moi, elle est attendue au même endroit que la politique. Nous partageons l’enjeu de « faire atterrir » nos concepts et nos postures.
Après, toutes les recherches n’ont pas nécessairement besoin d’une dimension participative, mais leur utilité sociale et le fait de travailler au plus près des réalités étudiées me semblent être des enjeux importants aujourd’hui.
Vous êtes sociologue de formation et engagée dans la lutte contre les inégalités. Quel défi profondément contemporain jugez-vous le plus crucial au regard de vos recherches ?
En termes de participation et de citoyenneté, on veut toujours créer de nouvelles instances. Or, je pense qu’un enjeu très important est de considérer une parole et une mobilisation qui sont déjà là. Qu’est-ce qu’on en fait ?
Il y a aussi les questions de genre : il suffit d’une crise pour que l’égalité entre les femmes et les hommes soit remise en question, nous disait Simone de Beauvoir. C’est, malheureusement, plus que jamais d’actualité. Plus largement, je préfère aujourd’hui parler de rapports de pouvoir que de domination, approche qui écrase la capacité à agir dans les interstices et le sujet dans la situation. Une question qui me travaille est celle de savoir : qui a une voix et qui n’en a pas, dans nos sociétés ? Qui peut en faire quelque chose et comment, depuis quels espaces ?
Cela concerne notamment les enfants, les femmes, les personnes précaires ou allophones, les jeunes aussi… toutes les personnes qui sont les plus éloignées des espaces de décision formels et dont les vies sont particulièrement vulnérabilisées aujourd’hui.
Vos recherches ont-elles influencé un quelconque changement au regard de vos habitudes ou de vos cheminements de pensée ? Et si oui, lesquels ?
Oui, mes recherches me bousculent constamment. Le grand basculement a été mon terrain de thèse au Venezuela.
Pendant mon master, j’avais construit une vision de l’émancipation des femmes depuis ma place de chercheuse en France. Dans les Andes vénézuéliennes, j’ai rencontré des femmes mobilisées depuis une trentaine d’années qui m’ont expliqué qu’elles voulaient s’émanciper, mais pas nécessairement de la manière dont je l’avais imaginé.
On m’a prise par les pieds et on a secoué toutes les petites idées que j’avais dans la tête ! J’ai compris que j’étais moi-même en train de reproduire une forme de domination depuis ma posture féministe construite au Nord, en pensant à leur place ce que devait être leur émancipation.
Depuis, j’essaie d’arriver sur chaque terrain prête à désapprendre ce que j’ai appris. Nos connaissances enrichissent notre regard, mais elles ne doivent pas faire autorité face à ce que les personnes nous disent.
Voulez-vous nous parler de votre livre ?
En 2025, j’ai sorti un livre sur les jeunes générations face à la crise du Covid[4]. Il propose de penser ce qui s’est passé pour les enfants et les jeunes pendant la crise sanitaire, pour se demander comment on les considère dans notre société au quotidien.
Le point de départ, ce sont 200 pages de carnets intimes tenus pendant six mois par 25 élèves de sixième, en période de confinement. Je leur avais proposé de raconter ce que ça faisait d’avoir 10 ou 12 ans et de vivre une pandémie : dans la famille, à l’école, avec les amis, dans son quartier.
Je suis revenue deux ans plus tard et j’ai invité 22 autres collégiens et collégiennes à analyser ces carnets avec moi. Je voulais limiter le plus possible un regard d’adulte sur des vécus d’enfants : qu’est-ce qu’ils et elles voient que je ne vois pas en tant qu’adulte ? Nous avons aussi travaillé avec une compagnie de théâtre, la Cité’s Compagnie, autour d’un spectacle de théâtre-forum qui est à la fois méthode d’enquête et matériau de la recherche.
L’ouvrage analyse donc la crise à partir du vécu des enfants et avec les premiers concernés. Leurs témoignages montrent la densité de leurs expériences et leurs manières de faire société depuis les espaces et les concernements qui sont les leurs. Parce qu’on parle souvent des enfants et des jeunes des quartiers populaires mais on leur donne rarement la parole.
Il y a 6 ans, vous indiquiez aimer énormément le sport, mais ne pas forcément avoir du temps du fait de votre rôle de maman, donc est-ce que vous avez en plus du temps maintenant ? Quels sont vos loisirs en dehors de votre activité professionnelle ?
Oui, j’ai plus de temps maintenant. Mes filles ont bien grandi et je me suis énormément réinvestie dans la capoeira, que je pratique depuis 20 ans. Ça me permet de reconnecter avec ma latinité et de faire communauté en dehors de la famille et du travail. J’ai aussi repris la course.
Mes amis sont très importants dans ma vie, tout comme aller dans la nature, participer à des événements culturels. Et j’adore lire et écrire.
[1] Le DUT (diplôme universitaire de technologie) est un diplôme d’études supérieures de niveau bac + 2
[2] Jessica Brandler est née à Caracas et à vécu au Venezuela jusqu’à ses 17 ans. Elle quitte le pays en 2001.
[3] En savoir plus : https://forumurbain.u-bordeaux.fr/article/sciviq-vivre-en-temps-de-pandemie-le-regard-des-enfants/
[4] Enfants, sujets politiques – Les jeunes générations face à la crise du Covid (en savoir plus : https://jessica-brandler.com/ressources/)
| Quelques travaux disponibles en ligne : ● [article] « Femmes des classes populaires et participation : imaginaires politiques et construction d’une résistance au quotidien », Revue ILCEA4, 2018. ● [article] « Enquêter sur la participation populaire en contexte de politisation extrême : saisir l’intime au cœur des dynamiques institutionnelles », Bulletin de Méthodologie Sociologique, 2018. SCIVIQ |