Entretien réalisé par Elya Techer, stagiaire au Forum urbain en 2026.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a dirigé dans le monde de la recherche ?
Mon parcours est assez classique. J’ai étudié à l’université à Bordeaux, en sciences économiques. Arrivé à la fin de mes études, j’ai commencé à être de plus en plus intéressé par les questions urbaines. J’ai eu la possibilité de me spécialiser en économie urbaine en deuxième cycle, puis d’enchaîner sur une thèse de doctorat portant sur une des grandes controverses du début des années 2000 : l’interaction entre forme urbaine et mobilité quotidienne. J’ai ensuite été recruté pour devenir enseignant-chercheur à l’université de Bordeaux.
Quelles sont vos missions actuelles dans le cadre de votre activité ?
Ce sont les missions assez habituelles d’une activité d’enseignant-chercheur. C’est un métier assez étrange, qui comprend deux missions à la fois différentes et complémentaires : nos recherches servent à alimenter nos enseignements, et les enseignements servent aussi de base à nos recherches. Après, il y a toutes les tâches habituelles d’un membre d’une grande organisation qu’est l’université. Par exemple, cela peut être aussi des tâches d’encadrement d’un master, de gestion des projets de recherche, ou encore un certain nombre de responsabilités collectives liées à des missions de l’Université. Moi, en l’occurrence, je m’occupe d’un très gros projet de recherche, qui me met à la tête une équipe de cinq personnes. C’est un projet ciblé issu du PEPR Ville Durable et Bâtiments Innovants, qui nous a notamment permis de faire renaître le Forum Urbain.
Le Forum urbain est une institution bordelaise depuis 2015, très originale dans le paysage de la recherche, qui avait dû être mise en pause faute de financements. Il s’agit de « faire sortir la recherche des labos » et de faciliter les collaborations entre les chercheurs et le monde socio-professionnel. Aujourd’hui, c’est de cela que je m’occupe, c’est beaucoup de travail d’organisation et de mise en contact entre différentes personnes. Heureusement, je suis merveilleusement aidé par l’équipe autour de moi.
Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?
En ce moment, je travaille sur différentes thématiques. Mon principal thème de recherche, c’est l’évaluation des politiques urbaines. L’objectif est de savoir si la mise en place d’une politique à l’échelle urbaine peut être efficace et quelles sont les voies ainsi que les conditions de son efficacité. Nous avons ainsi travaillé sur la régulation des locations saisonnières, mises en place dans plusieurs villes pour contrer le « phénomène AirBnb » et le surtourisme qui lui est associé. Notre objectif est de savoir dans quelle mesure cette régulation a atteint ses objectifs.
De même, la question de l’information sur les risques est au cœur de mes travaux en ce moment. Car le réchauffement climatique augmente à la fois la fréquence et l’ampleur de certains événements, par exemple les tempêtes qui frappent le littoral à intervalles réguliers. Nous nous sommes demandé dans quelle mesure la publication de cartes officielles de risque submersion avait impacté les marchés immobiliers sur le littoral charentais.
Vous êtes spécialisé en économie urbaine et en économie de transport, couvrant ainsi un spectre large de problématiques liées à la ville. Au regard de vos recherches, quel est le défi actuel le plus important à vos yeux en matière d’urbanisme durable ?
Pour moi, aujourd’hui, la question centrale, c’est le logement. Et notamment dans les grandes villes. On s’aperçoit qu’il y a certaines catégories de populations qui ont de plus en plus de mal à se loger, notamment pour des raisons de prix ou de loyer : sur ces vingt dernières années, le prix de l’immobilier a crû de 140%, tandis que le revenu des ménages, lui, se contentait d’un modeste +35%. Dans le même temps, la logique de rentabilité du logement s’impose de plus en plus, alimentant la hausse des prix. Et le nombre de logements vacants augmente lui aussi… On est clairement face à une situation très complexe, que la recherche doit aider à décrypter. D’autant que l’analyse de l’État reste confinée au discours de la pénurie de logements, et sa réponse essentiellement basée sur la thème du « choc de l’offre » : pour résorber la crise, il faut construire… Notre devoir, en tant que chercheur, est de montrer que la situation actuelle du logement en France doit être analysée de façon globale, multifactorielle, et non seulement par un seul prisme.
La deuxième dimension importante, c’est la coexistence d’une pénurie de logements dans un certain nombre de grandes villes, et d’une abondance de logements au sein d’autres territoires. Cela pose une question qui est beaucoup plus large, qui est celle de l’aménagement du territoire. Question qui a été relativement abandonnée par les pouvoirs publics ces dernières années, et qui revient sur le devant de la scène depuis quelque temps. Car on ne peut pas laisser aux seules forces du marché la responsabilité de l’occupation du territoire. Ainsi, à partir de la question du logement, on en vient à parler aménagement du territoire. Et ça, ce sont vraiment des questions importantes.
Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le PEPR VDBI et ses liens avec le Forum Urbain ?
Le PEPR Villes Durables et Bâtiments Innovants, c’est un immense programme de recherche lancé par le gouvernement dans le cadre de sa stratégie nationale d’accélération. Il se déroule sur 8 ans. C’est en quelque sorte un « méta-projet de recherche », qui va lui-même financer plusieurs autres projets de recherche. Pour cela, on a défini un certain nombre de priorités sur lesquelles il fallait que la recherche porte, qu’elles soient liées aux villes ou aux bâtiments. Ensuite, on a lancé des appels pour que des équipes de chercheurs puissent répondre.
Le PEPR VDBI comporte également trois centres dits opérationnels, qui sont destinés à venir en soutien aux projets de recherche financés. Il y en a un sur la modélisation, un autre sur les données et puis le nôtre ici, à Bordeaux, sur l’évaluation des politiques urbaines. C’est dans le cadre de ce centre opérationnel sur les politiques urbaines que nous avons proposé de faire renaître le Forum Urbain. C’est une expérimentation grandeur nature sur le dialogue entre chercheurs et professionnels de la ville, qui permet de trouver différents moyens pour faire dialoguer ces deux communautés qui, souvent, s’ignorent malgré elles. Et nous, notre objectif, c’est de constituer une interface pour les relier.
Vous êtes directeur de la structure depuis plusieurs années maintenant. Pouvez-vous nous dire ce que présente le Forum Urbain pour vous ?
Pour moi, le Forum Urbain est une opportunité nous permettant de valoriser nos recherches. Très souvent, le monde de la recherche est décrit comme assez clos où, finalement, les chercheurs parlent aux chercheurs. C’est quelque chose d’important, puisqu’il y a tout un système de contrôle par les pairs pour s’assurer que la recherche scientifique est bien novatrice, objective et apporte vraiment des choses au point de vue scientifique. Mais ce qui me paraît essentiel, et ça, c’est depuis le début de ma carrière que j’en suis convaincu, c’est que la recherche doit aussi se porter vers l’extérieur. Nous, en tant que chercheurs, on a finalement ce devoir de parler aux citoyens, aux professionnels et aux experts, parler à la société civile et leur expliquer quels sont les résultats de nos recherches et nos méthodes de travail. Parce que les résultats de la recherche sont souvent méconnus du grand public : nous publions généralement nos travaux en anglais, dans des revues scientifiques souvent confidentielles. Et puis c’est très technique, cela peut être difficile d’accès. C’est pourquoi le Forum Urbain est d’une grande utilité puisqu’il nous permet de diffuser ces résultats de la recherche en direction du grand public.
Vous indiquez sur le site du Forum Urbain, je cite : « Le Forum Urbain est une interface entre sciences et sociétés. Il fait dialoguer chercheurs, professionnels, décideurs et citoyens pour co-construire une réponse aux défis urbains de demain. » D’après vous, comment l’action publique ou les initiatives citoyennes peuvent-elles être enrichies par la recherche ?
La recherche a un double rôle dans le fait d’apporter des choses à la société civile. Le premier rôle, c’est un rôle d’objectivation d’un certain nombre de questions contemporaines qui se posent aujourd’hui à la ville, puisque cette objectivation n’est pas toujours facile à réaliser, elle est souvent empêchée. Quand on est simple citoyen, habitant d’une ville, on parle toujours d’un certain point de vue, qui est le point de vue de l’habitant. Et on a du mal à raisonner en termes de ce qui pourrait être bien pour la ville entière. C’est la même chose quand on est un élu : on est sensible à l’opinion publique, souvent dans une posture politique qui peuvent nous éloigner de cette objectivation.
Le deuxième rôle de la recherche, c’est d’apporter des méthodes, des résultats, des façons originales de mesurer le réel. C’est un apport en termes méthodologiques et en termes de résultats. Je crois que la recherche a également un certain nombre de choses à dire. Et pour cela, il est important de pouvoir traduire ces questions complexes dans un langage plus simple. D’être capable, finalement, de vulgariser la recherche.
Pouvez-vous nous parler du rôle des professionnels au sein du Forum Urbain et de leurs liens avec la recherche ?
Les professionnels ont un rôle capital. Ils ont cette capacité à sentir les sujets et les questions importantes. Ils parviennent à enrichir la réflexion, car le point de vue qu’ils adoptent n’est pas forcément celui de la recherche, tout en lui étant complémentaire. Cette appréhension très concrète, dans la finesse de tous les dispositifs existants, permet de compléter la vision très globale, très théorique de la recherche. Cette capacité à aller dans le détail peut être très importante pour nous, les chercheurs. Parce que parfois, on ne regarde que le tableau d’ensemble.
Qu’aimez-vous faire de votre temps libre ?
Depuis que je suis tout petit, je suis amoureux de l’océan et des vagues de l’Atlantique. Dès que j’ai du temps libre, j’en profite pour aller à la plage et shooter quelques vagues. J’aime être dans cette relation symbiotique avec l’océan, qui m’apporte prise de recul et sérénité.
| Thématiques de recherches : – recherche urbaine – politiques publiques Quelques travaux disponibles : GASCHET F., POUYANNE G., DECAMPS A., 2021, Nouvelles centralités et valeurs immobilières : une approche comparative des effets de centralité résidentielle et économique à Bordeaux et Lyon, Revue d’Economie Régionale et Urbaine, 2021-5, pp. 871-925. GUILHOT L., MEUNIE A., POUYANNE G., 2020, édition du n° spécial « Transition Energétique chinoise : enjeux économiques et urbains », Mondes en Développement, 48 (191), 2020/3. Introduction : Quels défis économiques et urbains pour une transition énergétique ?, pp. 7-12. Chine : la Longue Marche vers la transition énergétique, pp. 13-30. |