Entretien réalisé par Elya Techer, stagiaire au Forum urbain en 2026.
Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?
À l’issue d’un bac STI arts appliqués[1], j’ai choisi de m’engager dans les études d’architecture, pour lesquelles j’ai passé un diplôme en 2007. Dans le cadre de mes études, j’ai mis la focale sur la question de l’habitat, notamment l’appropriation des usages et le logement social, que j’ai pu développer en lien avec la sociologie. Cela a guidé le choix de mon année d’échange international.
Je suis partie à Bangkok, en Thaïlande, avec l’idée de voir quel type d’urbanisation se faisait en dehors de ce qui était conçu par les architectes et les urbanistes, principalement dans le champ de l’urbanisation informelle. Après ma formation en architecture, je me suis engagée dans une thèse de doctorat en sociologie à l’Université de Bordeaux. J’ai pu approfondir cette question, toujours en Thaïlande, mais aussi avec une ouverture en lien avec le Brésil.
Pendant ma dernière année de master d’architecture et tout au long de ma thèse, j’ai participé à des recherches du laboratoire PAVE, au croisement entre sociologie, sciences humaines et sociales, et architecture. J’ai aussi, petit à petit, pu entrer dans l’enseignement, avec des travaux dirigés de la licence au master et l’accompagnement de mémoires.
J’ai continué mes travaux au laboratoire PAVE[2] en tant que chargée de recherche. J’ai aussi eu une auto-entreprise de conseil en recherche et aménagement. En 2016, j’ai eu un poste de contractuelle à mi-temps, de maître de conférences associée. Depuis 2022, je suis ingénieure de recherche titulaire du ministère de la Culture, affectée à l’ENSAP[3], à temps plein au laboratoire PAVE.
Quelles sont les missions actuelles dans le cadre de votre travail ?
Ce sont des missions de différents ordres. J’ai des missions administratives, qui visent à organiser la vie du laboratoire : mettre en lien les chercheurs, valoriser et diffuser les travaux de recherche. J’ai également été directrice adjointe du laboratoire. J’avais des missions stratégiques de préfiguration des axes du laboratoire, de gestion du budget, d’aide à la direction, de rédaction des rapports et bilans, ainsi que de projection pour les années à venir.
Et puis, la troisième grosse fonction qui m’occupe le plus, c’est tout de même une fonction de chercheuse. Je développe des travaux, en général en équipe, avec les chercheurs du labo, parfois avec d’autres laboratoires de l’école. J’ai aussi co-encadré et encadré des recherches en tant que responsable scientifique.
Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?
Je suis en train d’achever, avec Guy Tapie[4], responsable scientifique, et mes collègues, un programme de recherche financé par le ministère de la Culture français et le ministère du Logement, qui s’intéresse à une coopérative d’habitants seniors qui s’appelle Boboyaka[5], sur l’agglomération bordelaise.
C’est un projet qui suit tout le processus de conception de la coopérative : la façon dont ces coopérateurs âgés vivent chez eux actuellement, perçoivent et conçoivent la coopérative, fabriquent les plans, en lien avec les architectes et les élus, jusqu’à l’entrée dans les lieux. Leur projet a pris beaucoup plus de temps pour aboutir. Nous sommes actuellement au moment de la pose de la première pierre.
Que représente le Forum Urbain pour vous, ou qu’est-ce qu’il vous a apporté ?
J’étais déjà en poste à l’ENSAP de Bordeaux au moment de sa création, et je connaissais bien Aurélie Couture, docteure du laboratoire PAVE et chargée de projet du Forum Urbain à l’époque. Dès le début, je pense que ça a été très intéressant pour notre laboratoire, tout d’abord pour mieux connaître les différents chercheurs du campus bordelais et leurs travaux.
Ça a aussi été un espace privilégié pour entendre les travaux et les problématiques des uns et des autres, notamment dans le cadre des rencontres du Forum Urbain, où étaient mêlés des chercheurs de différentes disciplines. C’est aussi cette ouverture auprès du grand public qu’on a trouvée intéressante, ainsi que l’écho créé avec les acteurs locaux, que ce soient des élus, des techniciens ou d’autres acteurs, avec lesquels il pouvait davantage y avoir des échanges et des discussions.
Le Forum Urbain nous a aussi apporté un appui important sur le montage de candidatures et, tout au long de précédents projets, beaucoup d’aide scientifique et organisationnelle, notamment pour organiser des séminaires avec des partenaires, toucher un plus large public et favoriser les retombées de nos travaux de recherche.
Le Forum Urbain est une interface entre sciences et sociétés. Il fait dialoguer chercheurs, professionnels, décideurs et citoyens pour construire des réponses aux défis urbains de demain. Ce sont les mots de Guillaume Pouyanne, directeur du Forum Urbain. D’après vous, comment l’action publique ou les initiatives citoyennes peuvent-elles être enrichies par la recherche ?
Une chose qui me tient à cœur, ce serait vraiment qu’à l’issue de travaux, on trouve des formes de restitution, des formats d’échange et de capitalisation des travaux de recherche.
Je me retrouve toujours dans cette situation à me dire que des formations ou des sensibilisations seraient vraiment intéressantes. Elles ont souvent été demandées par les acteurs de terrain, mais nos statuts de chercheurs, le temps ou les financements ne permettaient pas forcément de rendre la chose possible.
Pour moi, il manque toujours ça. Avec le Forum Urbain, les rencontres sont déjà un premier pas intéressant, mais qui ne permet pas encore des coopérations au long cours, en dehors de programmes de recherche.
Pourriez-vous nous parler d’un de vos travaux ou d’une mission que vous avez particulièrement apprécié ?
J’apprécie beaucoup le travail de terrain, aller à la rencontre des partenaires ou des habitants. Je pense notamment au programme Redivivus[6], financé par le ministère de la Culture, qui s’intéressait au patrimoine moderne de masse d’après-guerre. On avait étudié des logements qui se retrouvaient aujourd’hui entre patrimonialisation et nécessaire adaptation au regard des enjeux climatiques, d’une gestion partagée, d’une privatisation, d’enjeux sécuritaires, etc.
La partie expérimentale que j’avais en charge se faisait en collaboration avec deux copropriétés d’habitat, à Talence et à Pessac. J’ai beaucoup apprécié ce qu’on a réussi à faire parce qu’on est tombés en pleine Covid, en plein milieu des confinements, avec l’impossibilité de faire des rassemblements de plus de dix personnes, chercheurs inclus. Tout ce qui était participatif avec l’ensemble des habitants n’a donc pas pu se faire. Mais malgré tout, on a pu faire des promenades commentées avec des habitants des deux quartiers.
On a également pu faire un travail de fond et très varié sur les logements : des modélisations, des optimisations énergétiques, une meilleure compréhension des usages. Tout cela a donné lieu à des projets de médiation faits par les étudiants pour mieux connaître ce patrimoine, permettre aux habitants de rentrer en lien et de discuter de leur quartier pour le faire évoluer, tout en préservant un patrimoine qu’ils auraient eux-mêmes défini.
Finalement, c’était très intéressant parce que, tout au long du projet, on avait pu créer ces liens avec des habitants, des acteurs, des élus, etc.
Comment imaginez-vous le futur de la recherche ?
En lien avec ce que je disais tout à l’heure, pour une meilleure appropriation de la recherche et de ce qu’elle peut apporter pour le terrain, pour la vie quotidienne, il s’agit de trouver des instruments et des cadres dans lesquels on peut favoriser un partenariat.
Le chercheur ne se trouverait pas dans une posture uniquement d’observant, à créer l’analyse et la restitution, mais bien dans une capacité à interroger et à renouveler peut-être des pratiques sur quelque chose d’un petit peu plus continu.Je dirais donc des partenariats plus soutenus, plus longs, un financement sans doute hybride et un terrain plus présent aussi. Je me sens hors sol parfois ; c’est pour ça que j’aime le terrain, parce que j’ai cette formation d’architecte qui est quand même plus pratique que théorique. Il me semble vraiment important, pour les futurs praticiens comme pour les chercheurs, de bien voir que les liens sont nécessaires pour éviter d’être dans sa bulle
En 2017 (date du dernier interview Forum urbain), vous disiez que vous auriez aimé consacrer plus de temps à la production artistique et au voyage. Où en êtes-vous de ce côté-là ?
C’est toujours compliqué pour moi. En fait, plus que le voyage au sens propre du terme, j’ai amélioré ma participation à des colloques internationaux. Je fais partie du REHAL, un réseau habitat-logement français qui fait lui-même partie d’un réseau européen, l’ENHR, l’European Network for Housing Research. Chaque année, il y a ce congrès international quelque part en Europe. C’est très intéressant et ça donne des opportunités pour travailler avec les chercheurs.
Du côté des loisirs, c’est toujours en questionnement.
| Quelques travaux disponibles en ligne : ● [article] » ‘Communautés denses’ à Bangkok », Revue Projet, vol. 348, no. 5, 2015. ● [vidéo] « La question de l’habitat dans les pays émergents », présentation de la thèse dans le cadre d’un 5 à 7 du PUCA, 5 mai 2014. ● [thèse] « L’habitat spontané : une architecture adaptée pour le développement des métropoles ? Le cas de Bangkok (Thaïlande) », thèse de doctorat en sociologie sous la direction de Guy Tapie, Université Bordeaux 2, 2012. ● [article] « L’habitat spontané comme un outil de développement urbain. Le cas de Bangkok », Moussons, n°18, 2011. |
[1] École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux.
[1] Jusqu’en 2012, le baccalauréat sciences et technologies industrielles était une des sept catégories du bac technologique. Il était possible de prendre arts appliqués en spécialisation.
[2] Profession, Architecture, Ville, Environnement
[3] Ecole Nationale Supérieure d’Architecture et de Paysage
[4] Guy Tapie est enseignant-chercheur au laboratoire PAVE et possède l’habilitation à diriger des recherches (HDR)
[5] En savoir plus : https://boboyaka-la-castagne.fr/
[6] En savoir plus : https://pave.hypotheses.org/category/redivivus