Fabien Reix : sociologue de l’urbain ambidextre

Fabien Reix : sociologue de l’urbain ambidextre

Maître de conférences en Sciences humaines et sociales à l’ENSAP Bordeaux, chercheur au laboratoire PAVE, co-fondateur et rédacteur en chef de la Revue Française de Méthodes Visuelles, Fabien Reix jongle entre les activités. Spécialiste de la sociologie urbaine et des méthodes d’enquête en sciences sociales, il porte sur la ville et les professionnels de l’urbain un regard tourné vers les usagers et leurs besoins. Portrait de ce sociologue multitâches.

Entretien réalisé par Elya Techer, stagiaire au Forum urbain en 2026.



Quel est votre parcours ?

J’ai fait des études de sociologie à la faculté de la Victoire, à Bordeaux. Elles m’ont amené jusqu’au doctorat. J’exerce donc le métier de sociologue. Ensuite, j’ai enseigné et j’ai été chercheur dans de nombreux contextes. Il y a une dizaine d’années, j’ai intégré l’ENSAP. J’ai été d’abord maître de conférences associé, et depuis deux ans et demi, je suis maître de conférences titulaire.


A quels grands enjeux urbains vos travaux de recherche répondent-ils ?

Le premier, ce serait de réfléchir à l’enjeu des métiers de l’urbain, c’est-à-dire à comment le fait urbain est pris en charge par ces derniers. Une partie de ma thèse portait sur l’éthique des architectes et comment une nouvelle génération peut s’emparer de la prise en charge des nouveaux modèles de développement urbain. Dernièrement, mon travail est plutôt centré autour des questions écologiques. Par l’intermédiaire de la réflexion sur ces métiers-là, cela répond aussi à des questions d’adaptation, d’évolution des métiers, des pratiques, et aussi des valeurs mises en œuvre. Donc voilà, ça répond à ces deux échelles. Plutôt à l’échelle individuelle, celle des acteurs, et plutôt à une échelle plus large qui est celle de comment on construit des projets urbains aujourd’hui.

Quelles sont les missions actuelles dans le cadre de votre travail ?

Outre ma mission d’enseignant, puisque j’enseigne à l’ENSAP, je suis le référent scientifique de la plateforme bordelaise du programme POPSU. J’intègre cette fois en tant que « simple » membre en participant à un autre projet ANR qui travaille sur ce qui s’appelle « Architectes, paysagistes, urbanistes face aux défis du XXIe siècle ». C’est donc à nouveau centré sur ces questions des professions.


Il y a également un projet qu’on appelle de « recherche création », qui se trouve dans le cadre d’un programme et qu’on a décliné avec le PNR MEDOC. Il se concentre sur les liens entre arts et sciences, notamment d’un point de vue méthodologique : c’est-à-dire comment on produit de la connaissance. Mais sur un objet spécifique, qui est la mise en récit de la biodiversité. Alors qui concerne un territoire qui est le PNR du MEDOC, mais qui pourrait tout à fait se poser ici. Et qui d’ailleurs, dans le cadre du programme POPSU, se pose sur l’analyse qu’on peut en faire sur le campus.

Que représente le Forum Urbain et qu’est-ce qu’il vous a apporté ?

Pour moi c’est un espace qui vient fédérer des profils. Alors à la fois universitaires, qui viennent de différentes disciplines. Mais qui sont aussi dans leurs champs disciplinaires, et trouvent dans le Forum Urbain un espace où l’on peut se rencontrer, discuter, collaborer, et potentiellement monter des projets ensemble. C’est une sorte d’interface pluridisciplinaire. Ce que j’évoquais, c’est l’idée qu’à travers ça il y a cette idée de courroie de transmission. Cet écosystème est au centre des objets que l’on étudie.


Par l’intermédiaire du Forum Urbain, je trouve que cela devient vraiment cette interface où, autant que possible, on arrive à construire un espace de dialogue entre des professions et des profils. Des parcours, des trajectoires qui ne sont pas toujours les mêmes et qui n’ont pas toujours les mêmes enjeux, ni les mêmes attentes.

D’après vous, comment l’action publique ou les initiatives citoyennes peuvent-elles être enrichies par la recherche ?

Je pense que, fondamentalement, ce que l’on fait est forcément utile à tout un chacun, et notamment aux citoyens au sens large. Le problème qu’on a souvent, c’est que nos travaux ne sont pas toujours faciles à appréhender.
J’évoquais tout à l’heure la question de la recherche-création. Ce lien entre arts et sciences, il me semble assez fructueux pour arriver à produire des objets ou des espaces de médiation qui vont justement faciliter cet échange. Pour que tout le travail qu’on puisse faire soit reçu, digéré et qu’il permette aussi aux citoyens de porter un regard un peu plus éclairé sur tout un tas de questions qui les préoccupent au quotidien.


Vous êtes maître de conférences et diplômé d’un doctorat de sociologie. Quel défi profondément contemporain jugez-vous le plus crucial au regard de vos recherches ?

C’est très actuel, mais c’est la question du crédit qu’on accorde à la science et au savoir scientifique. On est quand même de manière assez inédite dans un mouvement de remise en question de la légitimité des scientifiques, et du travail scientifique en général.


Si l’ambition qu’on a, c’est que notre savoir puisse être reçu, appréhendé, c’est aussi pour que les gens puissent développer à travers les connaissances qu’on va donner leur propre esprit critique. Et au fond, c’est le sens même de la culture scientifique, que de développer cet esprit critique : c’est la question du doute. La vérité scientifique est toujours, alors même qu’elle est scientifique, subjective.


Un homme politique, comme Donald Trump pour ne pas le nommer, peut dire quelque chose sans s’appuyer sur rien ; et il va présenter ça comme étant une vérité. Evidemment, c’est un peu plus complexe que ça. Il a une capacité de nuisance en tant que président des Etats-Unis, qui n’est pas celle du citoyen lambda. C’est donc très problématique que des personnes comme lui, et comme d’autres, vont donner un point de vue, qui n’est argumenté sur rien. Qui ne s’appuie pas justement sur cette culture scientifique de développer un esprit critique, de chercher à comprendre comment on déploie tel type de raisonnement. Et ça va dans le sens de ce que l’on appelle la post-vérité, les fake news. La science doit être là pour continuer à essayer de briser ces espèces de logiques qui ont le vent en poupe, parce que d’un point de vue politique, elles sont très efficaces, il faut bien le reconnaître. C’est aussi une partie du problème.


Vos recherches ont-elles influencé un quelconque changement au regard de vos habitudes, ou de vos cheminements de pensée, et si oui, lesquels ?

Oui, bien évidemment. De plus, en sciences humaines et sociales, on fait partie de l’objet que l’on étudie. Donc je pense qu’en travaillant dernièrement sur les questions d’écologisation des pratiques, ou encore la manière de construire des projets urbains, cela impacte directement mes pratiques au quotidien. Ou encore ma sensibilisation personnelle auprès de ma famille, auprès de mes proches sur un changement de pratiques, de manière de faire, de considérer un certain nombre de choses. Notamment au regard de la lutte contre le dérèglement climatique, d’aller vers plus d’équité, d’égalité dans l’accès aux ressources. Evidemment, cela impacte directement ce sur quoi je travaille, mais cela impacte directement ce que je suis, ce que je fais. En tout cas je l’espère.


Pouvez-vous nous parler d’un de vos travaux ou d’une mission que vous avez accompli, et qui vous rendu particulièrement fier ?

C’est quelque chose dont je n’ai pas parlé jusque-là, mais je suis aussi co-fondateur et co-rédacteur en chef d’une revue scientifique, qui s’appelle la Revue Française des méthodes visuelles et qui va bientôt avoir 10 ans. C’est plutôt à destination de la communauté des chercheurs. En travaillant sur cette question des méthodes visuelles, on s’intéresse à comment la photographie, la vidéo, le dessin, etc. vont être utilisées comme outils de recherche. Ce qui donne lieu, notamment, à des démarches souvent assez participatives, avec des citoyens, des acteurs, des habitants si on est sur une logique plutôt centrée sur la sociologie urbaine, mais aussi dans les liens entre chercheurs, artistes, agents, etc. C’est un exercice qui est très prenant, mais aussi assez gratifiant.

Quelles sont vos recommandations en matière de séries ou de cinéma ?

Ce que je trouve assez intéressant, c’est la tendance des séries dystopiques. Elles nous amènent à nous interroger sur des récits narratifs qui vont forcément pousser le curseur un peu loin. Sur les conséquences de ce qu’on est en train de faire avec notre planète, la manière dont on vit, les inégalités… Il y a tout un tas de séries, que je peux citer pêle-mêle : notamment The Last of Us, La Servante Ecarlate, ou une série qui nous projette encore plus loin, Fallout.


Ce qui fait que même pour nous, dans la recherche, utiliser la fiction comme étant pour projeter, pour faire des scénarios, cela peut être aussi un moyen assez intéressant de réfléchir à ce que l’on est en train de faire maintenant et les conséquences que ça pourrait avoir.

Quelques travaux disponibles en ligne :
● [article] Chauvin, P.-M. et Reix, F. (2015). Sociologies visuelles. Histoire et pistes de recherche. L’Année sociologique, . 65(1), 15-41. https://doi.org/10.3917/anso.151.0015.
● [article] « L’ancrage territorial des créateurs d’entreprises aquitains : entre encastrement relationnel et attachement symbolique »Géographie Économie Société, 2008/1, Vol. 10, p. 29-41.
● [article] « Créateurs et création d’entreprise ? »Dictionnaire sociologique de l’entrepreneuriat (sous la direction de P.-M. Chauvin, M. Grossetti, P.-P. Zalio), Presses Universitaires de Sciences Po, 2014.
● [activité éditoriale] Revue Française des Méthodes Visuelles.

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