Le 26 mars 2026, le Forum urbain a accueilli Matthieu Noucher pour une rencontre consacrée à son ouvrage Le Blanc des cartes, suivie d’un échange avec Sandrine Vaucelle et Thomas Maillard. Cette conférence a permis d’interroger le rôle des cartes dans la production des savoirs et des représentations des territoires.
Les cartes, des objets loin d’être neutres
Formé en géographie et en géomatique, Matthieu Noucher développe une approche critique de la cartographie, nourrie notamment par ses travaux en Nouvelle-Calédonie. Il y observe comment les outils cartographiques peuvent être mobilisés pour imposer une vision du territoire, parfois sans concertation avec les populations concernées.
Ses recherches s’inscrivent dans le champ de la cartographie critique, qui considère les cartes comme des objets culturels. Comme un texte, une carte repose sur des choix : ce qu’elle montre, ce qu’elle laisse de côté, et la manière dont elle organise l’information. Elle produit ainsi une certaine vision du monde et peut influencer les décisions et les représentations
La carte comme outil de pouvoir… et de contestation
La conférence a mis en lumière le double rôle des cartes. D’un côté, elles servent à lire, organiser et contrôler les territoires. De l’autre, elles peuvent devenir des outils d’émancipation.
Face aux usages institutionnels de la cartographie, Matthieu Noucher défend le développement de la contre-cartographie. Celle-ci consiste à produire des cartes alternatives, souvent portées par des habitants, des associations ou des populations autochtones, afin de rendre visibles des réalités ignorées ou de défendre des droits.
En Guyane, par exemple, des démarches participatives permettent de cartographier des quartiers informels ou des espaces non reconnus, afin de faire émerger des besoins concrets comme l’accès à l’eau ou aux services publics.
Mythes, limites et biais de la cartographie
Les échanges ont également montré que les cartes peuvent véhiculer des représentations erronées ou durables. L’exemple du mont Tumuc-Humac, longtemps représenté sur les cartes malgré son inexistence, illustre la capacité de la cartographie à diffuser des fictions et à influencer les représentations territoriales.
Même aujourd’hui, les cartes restent marquées par des limites techniques. En Guyane, la couverture nuageuse complique l’observation satellitaire, ce qui conduit à produire des cartes à partir d’assemblages d’images. Cette construction donne une impression de précision, alors qu’elle repose sur des données partielles.
Ces éléments révèlent un paradoxe : les territoires les plus cartographiés sont aussi parfois ceux dont la représentation est la plus incomplète ou biaisée.
Le « blanc » des cartes, un objet d’analyse
Au cœur de la conférence, la notion de « blanc des cartes » désigne les espaces laissés vides, historiquement pour faciliter l’exploration ou la colonisation. Aujourd’hui encore, malgré l’abondance de données, ces zones blanches persistent sous différentes formes.
Il peut s’agir d’espaces peu couverts par les outils numériques, de zones sans données statistiques ou encore de territoires invisibilisés dans les représentations dominantes. Pourtant, une absence de données ne signifie pas une absence de réalité.
L’un des enjeux est alors d’interroger ces vides : que signifient-ils, que révèlent-ils, et quels choix politiques ou techniques les produisent ?
Décoloniser les cartes et rendre visibles les territoires
Les travaux présentés invitent également à repenser les héritages coloniaux encore présents dans la cartographie, notamment à travers les toponymes ou les modes de représentation des territoires.
Décoloniser les cartes consiste alors à réintroduire d’autres formes de savoirs, à reconnaître les noms et les usages locaux, et à diversifier les manières de représenter les espaces.
Ces réflexions trouvent aussi des échos dans des contextes plus proches, notamment à travers des démarches de cartographie militante ou des mobilisations locales qui utilisent la carte comme outil de revendication.
Interroger les vides pour mieux comprendre les territoires
En conclusion, Matthieu Noucher invite à changer de regard sur les cartes et sur leurs zones d’ombre. Le « blanc » n’est pas simplement un manque à combler, mais un point de départ pour l’analyse.
Comprendre pourquoi certains espaces restent invisibles, identifier les rapports de pouvoir à l’œuvre et compléter les données par des enquêtes de terrain apparaissent comme autant de pistes pour mieux appréhender les dynamiques territoriales.
Plus largement, la rencontre rappelle qu’une carte ne montre jamais simplement le monde, mais toujours une manière de le voir.