Centre d'innovation sociétale sur la ville 

PORTRAIT DE CHERCHEUR : Thierry Oblet, le sociologue érudit

PORTRAIT DE CHERCHEUR : Thierry Oblet, le sociologue érudit

Enseignant-chercheur en sociologie (Université de Bordeaux / Centre Emile Durkheim), Thierry Oblet est entré dans la recherche aux côtés de Jacques Donzelot, à l’époque où naissait la « politique de la ville » et où la question urbaine acquérait une importance nouvelle. Il travaille toujours aujourd’hui sur l’action publique urbaine et les grandes transformations de la ville, en les replaçant dans des tendances historiques de long cours. Portrait.


Quel est votre parcours ?

Mon parcours universitaire n’est pas un parcours commun pour un enseignant-chercheur en sociologie ! J’ai d’abord étudié la gestion à Paris-Dauphine, où j’ai découvert les sciences humaines et sociales un peu par hasard dans le cadre d’enseignements annexes (complémentaires à ma formation principale en gestion). J’ai finalement arrêté la gestion et obtenu un DEA[1] de sociologie des organisations à Paris-Dauphine. J’ai travaillé avec des collègues sociologues et psychosociologues sur  les entreprises de l’économie sociale et solidaire, puis suis entré à proprement parler dans la recherche avec Jacques Donzelot, investi dans ce que l’on appellera plus tard la « politique de la ville », concevant l’Etat comme un « animateur de la société ». A la fin d’un cours, Donzelot, qui avait remarqué que j’étais un étudiant très assidu, m’a proposé de réaliser une enquête avec lui. Enthousiaste à l’idée de travailler avec une telle figure, j’ai accepté. Il m’a amené sur le CNPD (Conseil national de prévention de la délinquance) qui allait devenir un élément important de cette future « politique de la ville », puis sur la décentralisation de l’action sociale ainsi que sur la dimension contractuelle de ce que l’on commençait à appeler les « nouvelles politiques urbaines » dans les quartiers. Je m’inscrivais dans une époque (les années 1980) où la ville devenait la grande question à étudier et était considérée comme le bon niveau de gouvernance face à un Etat qui s’épuisait, bousculé par l’Europe et la décentralisation. J’ai donc eu envie de comprendre le fonctionnement des villes.

En 1997, riche de ces expériences de recherche, j’ai finalement soutenu ma thèse intitulée « En quête de ville : politiques urbaines et développement de la démocratie » sous la direction de François Dubet. Recruté en 2000 à l’Université de Bordeaux, je me suis intéressé aux questions de justice et de sécurité tout en gardant pour fil rouge mon intérêt pour la politique de la ville. J’ai notamment fait le point sur les débats autour des questions d’insécurité urbaine dans un contexte de montée en flèche de « l’urbanisme de la sécurité » dans mon ouvrage « Défendre la ville. La police, l’urbanisme et les habitants ». J’ai par ailleurs travaillé sur la rénovation urbaine en lien avec le laboratoire PAVE de l’école d’architecture, ainsi que sur des questions de mobilité et de métropolisation ; je suis plutôt un généraliste de la ville.

A quels grands enjeux urbains vos travaux de recherche répondent-ils ?
Les questions liées à la métropole m’intéressent particulièrement, tout comme la question du lien entre idées et pratiques sociales. J’aime beaucoup remettre les choses dans une perspective historique.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers la recherche ?
C’est avant tout ce que j’appellerais le « monde des idées » et le travail de la pensée. A mon époque, les grandes figures étaient des personnes comme Michel Foucault dont j’ai appris qu’avant de vouloir « trouver des choses », il fallait d’abord adopter une manière de réfléchir allant à l’encontre des fausses évidences. J’allais régulièrement écouter les grands intellectuels qui me passionnaient : Gilles Deleuze, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Claude Lefort, etc. J’ai aussi beaucoup appris de Jacques Donzelot, proche de la pensée de Foucault : en allant l’écouter, on aurait pu penser qu’il allait simplement communiquer la pensée de Foucault ; mais Donzelot faisait montre d’un point de vue critique, lui reprochant notamment son absence de pensée politique. J’ai trouvé cela passionnant.

A quoi ressemble votre quotidien en tant que chercheur ?
Ce qu’il y a de quotidien pour moi, c’est mon rapport aux livres. Le vrai quotidien de la recherche, c’est un quotidien fait de curiosité. Créer une grille de lecture des livres qui sont dans ma bibliothèque ou en librairie pour avancer dans ma réflexion sur un objet d’étude est passionnant. Il est important d’avoir des échéances (séminaires où l’on s’est engagé à parler d’un sujet ou date de publication d’un ouvrage par exemple), car l’on pourrait toujours vouloir lire et s’enrichir davantage. Mon quotidien, c’est aussi l’enseignement, ce qui exige de viser la simplicité pour pouvoir être un passeur.

Quelles sont vos plus grandes réussites ou vos plus grandes fiertés dans votre parcours de chercheur ?
C’est sûrement lorsque j’ai l’impression d’avoir trouvé un concept ou une expression traduisant de façon fine un phénomène social. Celle que j’ai utilisée dans mon livre « Gouverner la ville » pour rendre compte des politiques urbaines pendant les Trente glorieuses, « moderniser le social par l’urbain », en est sans doute un exemple. La publication d’ouvrages reste aussi bien évidemment une source de satisfaction. Mais en tant qu’enseignant-chercheur, la satisfaction provient sans doute plus de l’enseignement que de la recherche ! A ce titre, mon expérience au sein du master « problèmes sociaux et politiques urbaines » est évidemment très satisfaisante.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je voudrais durant mes dernières années de chercheur avoir plus de temps pour lire (notamment relire des choses relatives aux Lumières et à la Révolution française). J’aimerais aussi approfondir mes travaux sur les liens entre discours et pratiques sociales, et travailler plus avant sur la thématique des imaginaires et des mythes que j’affectionne. Enfin, les questions reliant éthique(s) et mobilités, qui seront peut-être abordées dans la suite de la Chaire Gilles Deleuze[2], me semblent particulièrement intéressantes !

Que représente pour vous le Forum urbain ? Que vous apporte-t-il en tant que chercheur ?
C’est une bonne idée de favoriser des rencontres entre des gens qui travaillent sur la recherche urbaine, et j’espère que cela créera des possibles, des choses auxquelles je ne pense même pas aujourd’hui. Des collaborations existaient parfois déjà entre certains chercheurs, mais la fonction d’animation qu’exerce le Forum urbain va permettre de formaliser les choses et d’aller plus loin. Nous avons besoin de fluidité dans la relation avec les collègues et les partenaires extérieurs, et le Forum urbain y participe de façon évidente.

Qu'aimez-vous faire en dehors de la recherche ?
Je suis un passionné d’histoire, donc je lis beaucoup d’ouvrages qui s’y rapportent mais aussi des essais, et de temps en temps un roman ou une pièce de théâtre. Je lis aussi des biographies, mais plutôt consacrées à des musiciens classiques, et j’écoute de la musique classique, avec des goûts très éclectiques (de Bach à Chostakovitch). Je prends aussi beaucoup de plaisir à marcher.

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[1] Diplôme d’études approfondies

[2] http://www.fondation.univ-bordeaux.fr/projet/chaire-gilles-deleuze

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