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PORTRAIT DE CHERCHEUR : Guy Tapie, sociologue de la ville et de l’habitat

PORTRAIT DE CHERCHEUR : Guy Tapie, sociologue de la ville et de l’habitat

Guy Tapie, enseignant-chercheur en sociologie à l'Ecole nationale d’architecture et de paysage de Bordeaux (ensapBx) et au laboratoire PAVE (Profession Architecture Ville Environnement), a travaillé sans relâche durant presque trois décennies sur les rapports qu’entretiennent architecture et société, sans jamais oublier de « jouer collectif ». Portrait.


Présentez-nous votre parcours.

Après l’obtention d’un DEA de sociologie à l’Université de Bordeaux en 1982, j’ai commencé à travailler sur une thèse de sociologie urbaine portant sur une question encore peu développée à l’époque : le processus d’intégration des populations dans les décisions. Afin de gagner ma vie, j’ai enseigné à l’IRTS[1] et initié des recherches avec des collègues sur les questions urbaines, abordées sous l’angle du travail social et de la manière il pouvait s’intégrer dans la ville. Je suis ensuite devenu vacataire à l’ensapBx, où j’ai par ailleurs mené diverses recherches et réalisé des évaluations des politiques publiques urbaines. J’ai finalement été contraint d’arrêter ma thèse car je ne pouvais pas tout faire en même temps.

S’est alors posée la question d’intégrer de façon plus profonde et durable l’ensapBx, et j’ai obtenu un poste de contractuel lorsqu’une collègue a quitté l’établissement à la fin des années 1980. J’ai donc réorienté ma carrière au sein de cette école, et me suis rendu compte que si je voulais progresser il me fallait terminer une thèse. Fort de ce constat, à partir des travaux que j’avais réalisés sur la profession des architectes, je suis allé voir François Dubet, qui avait été mon professeur de sociologie et qui est devenu mon directeur de thèse. J’ai finalement soutenu ma thèse en 1998. Cela a été une étape importante pour moi, qui m’a offert des perspectives et une reconnaissance accrue de mon travail par mes collègues.

En 2003, j’ai soutenu mon habilitation à diriger des recherches (HDR), toujours avec François Dubet, maillon indispensable pour accéder au statut de professeur et pouvoir m’orienter vers l’encadrement de thèses. J’avais vraiment envie de consacrer davantage mon temps à la recherche.

J’ai aussi eu l’opportunité de devenir responsable scientifique de deux grands programmes de recherche nationaux (l’un sur l’habitat individuel et le second sur les systèmes d’expertise et de décision dans des programmes de fabrication de la ville) ; cela m’a ouvert de nouveaux horizons et m’a permis de croiser le monde académique et celui de la recherche-action.

Aujourd’hui, en parallèle de mes activités de professeur, j’arrive à un aboutissement en termes d’encadrement de thèse et aimerais pouvoir consacrer plus de temps à l’écriture.

A quels grands enjeux urbains vos travaux de recherche répondent-ils ?
Mes grandes thématiques de recherche, ou plutôt « nos thématiques » (car je crois beaucoup au travail collectif au sein du laboratoire) s’articulent essentiellement autour de l’analyse des professions (notamment les architectes), et celle de la fabrique de la ville prise sous l’angle des enjeux de planification des projets urbains et architecturaux. Mes collègues et moi avons été parmi les premiers à utiliser le terme de « fabrication » de la ville : je trouve qu’il décrit plutôt bien le travail des institutions et des professions qui sont mobilisées sur la conception de la ville à toutes les échelles. Il y avait un besoin de mieux comprendre ces processus car ils projetaient les qualités d’usage et le futur au sens large de notre société ; j’ai d’ailleurs toujours fait le lien entre les modalités de fabrication de la ville et leurs interactions avec les sociétés démocratiques développées, qui me semble très intéressant.

L’autre grand domaine de recherche, issu de nos pratiques libérales, c’est la question de l’habitat. Il s’agit d’un thème majeur qui répond à un besoin existentiel et intrinsèque de chaque groupe humain dans une société. Et ce thème peut par ailleurs être étudié sous des angles quasiment infinis : logement social, logement privé, production alternative, ubérisation, etc. En ce moment, je travaille sur le rapport qu’entretiennent les personnes vieillissantes à leur habitat. Il s’agit toujours de mettre en lien les processus de conception et d’appropriation ; c’est d’ailleurs ce qui distingue notre laboratoire, qui fait le lien entre sociologie et architecture, et entre conditions de vie matérielle et sociale.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers la recherche ?
Ce qui m’a d’abord attiré vers la sociologie, c’est une forme de contestation de tous les pouvoirs (symbolique, économique, politique, etc.). D’une certaine manière, la sociologie m’a permis de prendre de la distance vis-à-vis d’eux. Ensuite, un enseignement sans recherche me paraît totalement inenvisageable ; la recherche nourrit mes enseignements puisqu’elle constitue le fondement de nos savoirs. La réciproque est d’ailleurs vraie elle aussi : une recherche sans enseignement, c’est-à-dire sans volonté de transmission et de discussion avec les étudiants, ne me semble pas avoir un très grand intérêt.

A quoi ressemble votre quotidien en tant qu'enseignant-chercheur ?
Je donne bien évidemment des cours à partir des recherches que je fais, en essayant de renouveler la forme le plus possible. Mon quotidien aujourd’hui, c’est aussi beaucoup l’encadrement des thèses, qui constitue un travail plus ou moins intense selon l’avancée des doctorants (avec de longues relectures à réaliser en phase d’écriture notamment). J’ai toujours fait en sorte de sanctuariser une plage de temps spécifique pour mes travaux de recherche, notamment pour rédiger mes deux ou trois ouvrages actuellement en gestation. J’essaie également de faire davantage de représentation que par le passé : il peut s’agir de valoriser mes travaux, de promouvoir des activités du laboratoire PAVE ou du Forum urbain, de m’inscrire dans des réseaux pour que les doctorants et docteurs du laboratoire puissent bénéficier d’opportunités professionnelles à partir de ces relations, etc. Enfin, j’effectue de plus en plus de déplacements, qui permettent de placer nos travaux dans une perspective comparative internationale, mais aussi d’appréhender des enjeux supranationaux (changement climatique, migrations, etc.).

Quelles sont vos plus grandes réussites ou vos plus grandes fiertés ?
Je suis assez fier du travail que j’ai réalisé pour mon ouvrage « Sociologie de l’habitat contemporain : vivre l’architecture »[2]. C’est un peu la concrétisation de 25 ans de travail, et le fait que je sois arrivé à le sortir sous une forme assez cohérente en matière de croisement entre sociologie et architecture dans l’habitat m’apporte de la satisfaction. Je suis également fier des résultats des thèses que j’ai encadrées (11 thèses, quasiment une chaque année depuis 2006 !). Cela a permis de maintenir en vie notre laboratoire et de créer avec ces thésards une synergie inconnue auparavant. Le programme de recherche « Habitat et vieillissement » est par exemple le produit de cette synergie. La présence des thésards et leur implication créent une émulation, une dynamique interpersonnelle mais aussi intergénérationnelle, à laquelle j’accorde beaucoup d’importance également.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
En termes de recherche, c’est d’abord de poursuivre ma production livresque sur les sujets qui m’intéressent, et d’aller au bout de ma réflexion sur les rapports entre société et architecture. J’espère notamment avancer dans un projet de trilogie : après mon ouvrage sur la sociologie de l’habitat, je souhaiterais en publier un autre sur la fabrication de l’espace et un dernier sur la dynamique des rapports entre société et architecture. Sur le plan international, je souhaite aussi établir des relations plus poussées avec des Universités ou collègues partenaires dans le monde.

Que représente pour vous le Forum urbain ? Que vous apporte-t-il en tant que chercheur ?
Le lien avec les membres du Forum urbain a d’abord été intellectuel et humain, car j’ai dirigé la thèse d’Aurélie Couture, actuelle chef de projet de Forum urbain ! Je suis très heureux de voir la dynamique qu’elle a contribué à y impulser. C’est une structure très utile, dynamisante pour nous, pour notre laboratoire et notre école d’architecture. Elle a permis de nous installer dans l’univers scientifique local et de nous ouvrir davantage à l’interdisciplinarité. Sans le Forum urbain, je n’aurais par exemple jamais pu mener le projet « Habitat et vieillissement ». Le Forum urbain permet de montrer que le laboratoire PAVE est capable de s’installer sur une scène où l’on trouve des interlocuteurs de grand niveau.

Que faites-vous en dehors de la recherche ?
Je lis beaucoup la presse sur internet, ainsi que le journal L’Equipe, car je suis un passionné de sport. Malgré tout, je reste finalement plus écrivain que lecteur ; j’ai d’ailleurs depuis longtemps pour projet d’écrire un roman ! Le sport occupe également une place importante dans ma vie (le tennis aujourd’hui, mais j’ai aussi beaucoup pratiqué la course à pied, le football, le vélo, etc.). J’aime aussi m’occuper de mes petits-enfants et voyager.

Comment vous définiriez-vous en trois mots clés ?
Endurant : en sport comme dans mon travail, je ne me satisfais jamais d’un échec ; pour moi, un échec, c’est une prise de pouvoir de l’autre sur moi.
Altruiste dans le travail : on fait beaucoup mieux les choses dans un collectif et on ne peut laisser sa trace que si on réussit d’abord à travailler ensemble.
Révolté : je ne supporte pas l’injustice et le mépris de l’autre.


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[1] Institut Régional du Travail Social.

[2] Guy Tapie, « Sociologie de l’habitat contemporain : vivre l’architecture », éditions Parenthèses, 2014.

 

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